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Les travailleurs du Massachusetts combattent pour la justice

Russ Davis*

 

mis en ligne le 26/02/2007

Les travailleurs du Massachusetts combattent pour la justice

Après la victoire des Démocrates aux élections de mi-mandat, il est intéressant d’examiner, dans une ville comme Boston, la façon dont le mouvement ouvrier fait face aux défis auxquels sont aujourd’hui confrontés les salariés et les syndicats.

LES ÉLECTIONS DE NOVEMBRE 2006

La majorité des syndiqués se réjouissent de la récente victoire du parti Démocrate aux élections de Novembre. Ils espèrent que celle-ci procurera un peu de répit dans les attaques incessantes contre les syndicats et le niveau de vie des travailleurs.

Il reste à voir si ces élections donneront un coup de fouet au militantisme ouvrier et aux efforts de syndicalisation, ou si les syndicats vont s’en remettre aux politiciens Démocrates qui sont incapables d’apporter beaucoup de soulagement à un mouvement ouvrier américain aux abois.

Les élections ont été le principal sujet d’activité des syndicats pendant les six derniers mois. On estime que les syndicats y ont consacré 100 millions de dollars et chacune des deux confédérations y a mobilisé 100 000 militants (2).

D’après une étude, 74 % des travailleurs syndiqués ont voté pour les Démocrates et 26 % pour les Républicains. À la question concernant leurs principaux sujets de préoccupation, les syndiqués ont cité la guerre en Irak (41 %), la situation économique et l’emploi (32 %), l’assurance-maladie (26 %), les retraites (26 %).

Le président de l’AFL-CIO, John Sweeney, a déclaré à propos des élections : « Nous étions de loin la machine à faire voter la plus puissante du camp progressiste. Nous connaissions le taux de participation aux élections dans les foyers des syndiqués, et notre organisation Working America composée de non-syndiqués pouvait changer la structure du pouvoir dans notre pays, et c’est exactement ce qui s’est passé. Nous avons une fois de plus fait la démonstration que des syndicats puissants sont essentiels pour parvenir à un changement progressiste ».

Les Démocrates se sont engagés à augmenter le montant du salaire minimum que les Républicains ont gelé pendant 10 ans. A part cela, il est cependant difficile de savoir ce qui changera vraiment. Les Démocrates sont divisés, ou n’ont pas assez d’élus pour outrepasser un veto présidentiel, en ce qui concerne les trois priorités des syndicats : la création d’une assurance-santé universelle, le refus de l’accord de « libre-échange » avec la Colombie et le Pérou, l’adoption d’une loi rendant plus facile l’implantation syndicale.

S’ORGANISER À BOSTON

À Boston, la capitale du Massachusetts (1), le parti Démocrate a été en mesure de faire élire Deval Patrick, le premier gouverneur noir de l’histoire de cet État. Ancien dirigeant de grandes entreprises comme Texaco (pétrole) et Coca-Cola, Patrick a été perçu comme un candidat progressiste et a été attaqué par les Républicains sur de nombreux sujets comme ayant des positions trop à gauche. Il est exact que Patrick se situait à la gauche du parti Républicain sur ce que l’on appelle les questions de société (immigration, droit des homosexuels, avortement) mais il s’est toujours présenté comme étant un « centriste favorable au monde des affaires ». Et cela en dépit du fait qu’il était soutenu par tous les syndicats de l’État du Massachusetts.

Comme beaucoup de villes des États-unis, Boston a connu des transformations économiques qui ont conduit à un affaiblissement du mouvement ouvrier (13 % des salariés sont syndiqués et seulement 8 % dans le secteur privé, c’est-à-dire à peu près autant que le taux national), mais aussi à sa profonde transformation.

Nombre d’activités traditionnelles comme les grandes usines et les chantiers navals ont fermé leurs portes depuis longtemps. Restent le tourisme, les universités, le bâtiment, les services financiers, et le secteur en pleine expansion des biotechnologies. Les industries manufacturières ayant une présence syndicale sont concentrées dans la production militaire comme General Electric et Raytheon.

Aux USA, on fait une claire distinction entre les campagnes de syndicalisation (trouver de nouveaux syndiqués en parvenant à négocier des accords sur de nouveaux lieux de travail) et les campagnes organisées lors de la renégociation des accords d’entreprise.

Au Massachusetts ont lieu en ce moment plusieurs grandes campagnes de syndicalisation par lesquelles les syndicats cherchent à obtenir de nouveaux adhérents.

Le SEIU (3) (syndicat des services) essaye de syndiquer 10 000 salariés du secteur de la santé ainsi que 5 000 agents de sécurité qui sont principalement des Africains et des afro-américains. Ils syndiquent également du personnel de nettoyage latino-américain, en prévision d’une grande lutte en 2007, qui pourrait se traduire par une grève de 12 000 salariés. Des milliers de nouveaux salariés des hôtels, dont beaucoup d’immigrants, ont rejoint le syndicat de l’hôtellerie (4) et un vote a lieu en ce moment pour décider d’une possible grève sur toute la ville pour le 30 novembre. En plus de devoir gagner de nouveaux syndiqués, les travailleurs se heurtent aussi aux employeurs sur les lieux de travail où des accords d’entreprise existent déjà. Un millier d’infirmières d’un des plus grands hôpitaux de Boston ont fait grève et obtenu une hausse des salaires de 5 % assorti d’une réduction du temps de travail. Elles appartiennent à un syndicat du Massachussets très militant (5) de 40 000 membres dont la précédente grève, qui a été victorieuse, a duré 103 jours.

À l’usine General Electric située au Nord de Boston, 2 000 membres du CWA (6) préparent à une renégociation de l’accord d’entreprise et s’attendent à une rude bataille.

LES CAMPAGNES STRATÉGIQUES

En plus de ces batailles, les syndicats organisent également ce que l’on appelle des campagnes stratégiques, dans lesquelles les syndicats cherchent à obtenir le soutien de la population, pour les luttes des salariés, en ciblant les consommateurs ou en recherchant le soutien de l’opinion publique. À Boston, des campagnes de solidarité ont été organisées en octobre 2006 pour 5 000 salariés du nettoyage du Texas qui sont membres du SEIU et qui ont fait grève. Ils ont obtenu de fortes hausses de salaires et pour la première fois une assurance santé. La solidarité est également organisée pour 15 000 salariés des 16 usines Goodyear (7) qui ont démarré une grève le 5 octobre contre une baisse des salaires, des attaques contre l’assurance-maladie et des fermetures d’usines.

Le CWA organise également une campagne contre Verizon, le principal opérateur de télécommunications des USA, qui est en train d’essayer de transférer la plus grande partie possible de son activité dans des entités dans lesquelles le syndicat n’est pas reconnu représentatif par l’employeur.

Sa filiale mobile Verizon Wireless est presque entièrement sans syndicat reconnu, et la direction a créé une filiale dédiée au marché des entreprises qui est en concurrence directe avec les entités syndicalisées de Verizon.

Le CWA a créé un fonds permettant de prendre des « initiatives stratégiques » dans le cadre d’une réorganisation du syndicat afin d’être davantage capable de combattre de grandes compagnies comme Verizon. Ce fonds aidera à la mobilisation des nouveaux adhérents et à la mise en place de tactiques créatives afin de stopper les tentatives de Verizon d’affaiblir le syndicat avant la renégociation de l’accord d’entreprise en 2008.

Les militants de Boston organisent également le soutien aux 5 000 salariés de l’usine de conditionnement de viande de porc de Tar Hill (Caroline du Nord) (8) , la plus grande usine de viande porcine du monde.

Une campagne de mobilisation a lieu au sein des communautés noires et latinos pour soutenir les salariés qui cherchent à construire un syndicat et qui ont été victimes d’attaques racistes, y compris physiques, de leur patron.

JOBS WITH JUSTICE (JWJ)

Toutes ces campagnes sont soutenues par Jobs with Justice – Massachusetts (9), une coalition de 90 organisations religieuses et communautaires dont la mission est de soutenir les droits des travailleurs au travers de la construction d’un mouvement ouvrier progressiste. Cette structure est partie prenante d’une organisation nationale présente dans 40 villes des USA (10). JwJ cherche à développer des actions innovantes en développant la solidarité des travailleurs de base aux luttes locales des salariés, le soutien aux droits des immigrants, et en combattant le racisme, en luttant pour la couverture maladie universelle et construire le mouvement altermondialiste.

Au sein de JwJ existe un organisme, constitué par des responsables communautaires et politiques, qui réalise des enquêtes sur les atteintes aux droits des salariés, ainsi qu’une structure étudiante (SLAP) présente sur huit campus de Boston. En novembre 2006, les étudiants ont réussi à obliger la prestigieuse Université d’Harvard à négocier pour la première fois avec le syndicat du personnel de sécurité.

LES DROITS DES IMMIGRÉS (11)

JwJ soutient aussi le mouvement pour les droits des immigrés. Plus de 20 % des travailleurs de Boston sont des immigrés venant du Brésil, d’Haïti, d’Amérique centrale, d’Asie du Sud, de Chine et de presque tous les pays du monde. On les trouve le plus souvent dans les activités de service mal payées, souvent sans droits aux congés payés, assurance maladie ou autres avantages sociaux. Entre 25 % et 30 % d’entre eux sont des « sans-papiers » n’ayant pas le droit de séjourner aux USA. Une lutte importante existe aujourd’hui pour légaliser ces travailleurs au moyen d’une loi qui a été bloquée cette année par le Congrès.

 Le premier mai, des dizaines de milliers de travailleurs de Boston, et des millions à travers le pays, ont fait grève. C’était la première grève nationale des USA depuis les années 1940.

JwJ travaille avec des communautés d’immigrés pour établir des “workers centers” (12), qui cherchent à promouvoir et soutenir l’organisation des immigrants au sein des communautés chinoise, brésilienne et d’Amérique centrale en utilisant de nouvelles formes d’organisation. Ces centres sont le plus souvent ignorés par le mouvement ouvrier institutionnel.

LE COMBAT ALTERMONDIALISTE

Au Massachusetts, JwJ organise également la solidarité internationale avec les travailleurs de Colombie et d’Irak, victimes de la répression appuyée par le gouvernement américain. JwJ travaille étroitement avec les syndicalistes de Colombie qui sont souvent assassinés par les escadrons de la mort d’extrême droite. Les membres du syndicat CWA du Massachusetts envoient des milliers de dollars par an pour soutenir les travailleurs du secteur public de Medellin en Colombie.

Les militants de JwJ et la coalition « Mouvement ouvrier contre la guerre »(13) ont invité en décembre 2006 des syndicalistes irakiens pour qu’ils expliquent aux travailleurs de Boston la répression anti-syndicale des forces américaines en Irak. JwJ est également en contact avec des responsables syndicaux du Brésil, du Salvador, de France, du Canada et de bien d’autres pays au travers du Forum Social Mondial et du mouvement altermondialiste, bien que l’essentiel de ce type d’activité soit réorienté contre la guerre en Irak. Le premier Forum Social Etatsunien est prévu pour août 2007 à Atlanta.

CONSTRUIRE UN MOUVEMENT

Toutes ces activités ne doivent pas donner l’illusion qu’un mouvement massif de militants ouvriers existe dès à présent aux USA. La plus grande partie du travail mentionné ci-dessus reste défensif et les travailleurs continuent à se sentir menacés.

Mais les choses sont en train de bouger, comme le montrent les mobilisations du premier mai 2006. Il reste à savoir si le résultat des élections, malgré le peu d’espoir qu’inspire le parti Démocrate, encouragera davantage de travailleurs à se mobiliser pour défendre leurs droits et si des pas en avant pourront être faits sur des sujets comme l’immigration et la couverture maladie.

Mais les premiers pas sont en train d’être franchis dans la construction aux USA d’une alternative au modèle capitaliste néo-libéral dans sa forme la plus sauvage. Et le fait d’avoir été infestés par une des formes les plus rudes de cette maladie peut nous aider à trouver une partie du remède.

 

* Russ Davis dirige Jobs With Justice au Massachusetts. Il est membre du Comité exécutif national de cette organisation. Il a travaillé 20 ans comme tourneur à General Electric et a également travaillé dans la sidérurgie (à l’usine Solmer de Fos-sur- mer en France), les chemins de fer et l’industrie alimentaire.

Article traduit par Alain (Sud PTT)

 

Notes

1. Le Massachusetts est un État situé au nord-est de New York ayant une population d’environ 6,3 millions d’habitants, sa capitale est Boston.

2. Depuis 2005, il existe deux confédérations syndicales aux États-unis, L’une a conservé le nom d’AFL-CIO www.aflcio.org  et l’autre a pris le nom de Change to Win (CTW) qui signifie « Changer pour gagner », www.changetowin.org).

3. Service Employees International Union (SEIU) www.seiu.org

4. Boston Hotel Workers www.bostonhotelunion.org est affilié nationalement au syndicat UNITE HERE www.unitehere.org et participe à sa campagne de mobilisation www.hotelworkersrising.org

5. Massachusetts Nurses Association www.massnurses.org

6. CWA Communications Workers of America www.cwa-union.org

7. Les salariés de Goodyear sont organisés par le syndicat de la sidérurgie Steelworkers www.usw.org

8. La Caroline du Nord est située à 2 000 kilomètres au sud de Boston

9. Massachusetts Jobs With Justice www.massjwj.net

10. www.jwj.org

11. Voir à ce sujet Quel avenir pour le mouvement des travailleurs immigrés aux États-unis ? (Dan La Botz, novembre 2006).

12. Les Workers Centers sont des permanences tenues par des militants associatifs et syndicaux à l’intention des salariés les plus pauvres, et, en particulier, les immigrés.

13. www.uslaboragainstwar.org