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États-unis

Le mouvement américain pour un salaire décent

Stephanie Luce*

mise à jour : janvier 2007

Le mouvement américain pour un salaire décent

Un salaire minimum a été mis en place pour l’ensemble des USA en 1938, il correspondait à un salaire horaire supposé être suffisamment élevé pour permettre aux travailleurs de survivre et d’entretenir une famille. Toutefois, il n’existe pas de règle de détermination du niveau de ce salaire minimum, et le salaire n’augmente pas automatiquement avec l’inflation annuelle. Juste après la deuxième guerre mondiale, à une époque où les syndicats étaient beaucoup plus puissants, ce salaire minimum fédéral fut régulièrement augmenté. Dans les années 1960 il arriva à un niveau permettant à un salarié à plein temps et à sa famille de dépasser le seuil fédéral de pauvreté.

Mais avec l’offensive des employeurs dans les décennies suivantes, le Congrès revalorisa peu le salaire minimum. Ce fait, combiné avec un taux de syndicalisation beaucoup plus faible, provoqua la baisse des salaires moyens. Au début des années 1990, les États-unis connurent un phénomène de plus en plus important, celui des « travailleurs pauvres ». Ce sont des personnes ayant un emploi, mais qui n’arrivent pourtant pas à franchir le seuil de pauvreté fédéral. Ni les Républicains ni les Démocrates n’avaient la volonté de continuer à augmenter le salaire minimum, même si tous les sondages montraient qu’une majorité des Américains y était favorable.

 

Face à cette incapacité à faire augmenter le salaire minimum fédéral, des militants se sont repliés sur le niveau local et demandèrent aux Conseils municipaux et aux maires de prendre des arrêtés en faveur de salaires décents. Au début, ces arrêtés concernaient peu de monde.

Ils se limitaient à contraindre tout employeur recevant des aides publiques à payer un salaire horaire assez élevé pour atteindre le seuil de pauvreté. En 1995, quand le salaire minimum fédéral était de 4,25 dollars de l’heure, celui nécessaire à un salarié à temps plein avec deux enfants était de 6,01 dollars, et avec une famille de quatre membres de 7,78 dollars.

Ces arrêtés furent bientôt mis en place par beaucoup de villes sur l’ensemble des États-unis. L’élan vint de la création de coalitions locales qui militaient en faveur de salaires décents. Ces coalitions étaient de composition très variée suivant les villes, mais on y trouvait en général des syndicats, des structures syndicales interprofessionnelles, des organisations comme ACORN (1) ainsi que des groupes religieux comme les églises méthodistes et épiscopales.

On y trouvait parfois également le Réseau des étudiants en lutte contre la surexploitation des salariés (2), Jobs with Justice (3), la principale organisation de lutte pour les droits des femmes (4), des groupes écologistes, des travailleurs sociaux et des groupes altermondialistes. Ces arrêtés locaux établissaient des salaires plus élevés, mais souvent aussi une indexation des salaires sur l’inflation. Certains ajoutaient des avantages sociaux supplémentaires tels que l’obligation pour les employeurs d’accorder des jours de congés payés, ou encore un salaire plus élevé lorsque l’entreprise n’avait pas mis en place une assurance-maladie - aux USA, la couverture maladie est assurée soit par des accords d’entreprise, soit par une assurance individuelle auprès d’une compagnie d’assurances.

Les campagnes pour des salaires décents étaient souvent un succès en termes de construction de coalitions formées des groupes qui n’avaient pas milité ensemble dans le passé. Mais rapidement il devint clair que les arrêtés locaux concernaient peu de monde.

Dans un pays où des dizaines de millions de personnes gagnent un salaire proche du seuil de pauvreté, seul un petit nombre d’entre elles recevait un salaire décent grâce à ces arrêtés. Le mouvement pour un salaire décent commença à élargir le nombre de bénéficiaires en trouvant de nouveaux angles d’attaque. Beaucoup d’arrêtés commencèrent à couvrir des entreprises du secteur privé qui recevaient des aides publiques pour leur développement économique, comme par exemple les entreprises, bénéficiant de réductions d’impôts quand elles s’installent dans certaines zones. Ces arrêtés commencèrent à couvrir directement des employés municipaux, des salariés travaillant chez les sous-traitants et dans des établissement installés sur des terrains appartenant aux municipalités comme le McDonald’s de l’aéroport international de Los Angeles.

La campagne s’étendit dans l’enseignement supérieur. Des étudiants de l’université de Harvard menèrent une campagne pluriannuelle, culminant dans un sit-in de trois semaines dans un bâtiment de l’administration, pour revendiquer des salaires décents pour le personnel de nettoyage et les employés de la restauration universitaire.

Ensuite, les défenseurs de salaires décents cherchèrent à étendre ces acquis à d’autres secteurs de la population. À la fin des années 1990, des campagnes essayèrent d’établir des salaires minima généralisés pour toute une ville. Le droit pour chaque ville de fixer des salaires minima varie en fonction des États. Dans quelques rares cas, les militants ont réussi à faire voter des arrêtés établissant des salaires minima pour toutes les entreprises qui travaillaient sur le territoire de la ville.

Aujourd’hui, le mouvement continue de s’étendre dans de nouvelles directions. Depuis la dernière augmentation du salaire minimum fédéral en 1997, 22 États ont établi sur leur territoire des salaires minima plus élevés que le salaire minimum fédéral qui est actuellement de 5,15 dollars de l’heure. L’État de Washington (nord-ouest des USA) est celui ayant le salaire minimum le plus élevé avec 7,63 dollars, et il fait partie de ceux qui sont indexés sur l’inflation.

Le salaire minimum a été un sujet « chaud » dans les dernières élections présidentielles. En novembre 2004, les électeurs de Floride et du Nevada avaient voté de manière écrasante pour l’établissement de salaires minimum d’État.

Néanmoins en Floride, John Kerry, le candidat Démocrate, a refusé de soutenir la campagne pour un salaire minimum bien que la majorité des électeurs des deux partis en soutenaient la mise place. Cet automne, l’établissement d’un salaire minimum va être soumis au suffrage des électeurs dans six États.

Le mouvement pour des salaires décents a aussi exploré de nouvelles pistes pour faire augmenter les salaires.

Pendant l’été 2006, la coalition de Chicago a réussi à convaincre le Conseil municipal de voter un arrêté sur les salaires décents pour le secteur de la grande distribution. Ce texte obligerait les succursales de tous les grands groupes (comme WalMart) installés dans la ville à payer un salaire horaire d’environ 10 dollars.

Malheureusement, le maire a décidé d’utiliser pour la première fois son droit de veto pour bloquer cet arrêté. Les militants n’ont pas jeté l’éponge et vont chercher d’autres méthodes pour faire passer ce texte.

 

Les défis auxquels le mouvement doit faire face

 

En plus de la recherche de nouvelles méthodes pour augmenter le nombre d’ayants droit, le mouvement doit affronter quelques défis supplémentaires.

 

1. Le premier défi est la question de l’application réelle de ces mesures.

Faire adopter des textes est une chose, mais faire qu’ils soient réellement appliqués en est une autre. Malheureusement, nos études montrent que seulement quelques villes appliquent réellement la réglementation adoptée. Dans d’autres villes, les autorités font le strict minimum demandé par la loi (comme mettre une affiche sur les lieux de travail), mais ne forment pas les salariés sur leurs nouveaux droits. Elles ne contrôlent pas non plus les fiches de paie pour vérifier que les employeurs payent effectivement des salaires plus élevés.

Quelques villes ont refusé d’appliquer les décisions prises, et certaines les ont même abrogées. Ceci n’est pas surprenant : les conseils municipaux votent des arrêtés établissant des salaires décents sous la pression de leurs électeurs. Mais la plupart des membres des exécutifs municipaux sont opposés à ces mesures vues comme diamétralement opposées à la création d’un « climat favorable aux affaires».

Les maires considèrent qu’ils sont contraints de faire face à la concurrence d’autres villes (ou pays) dans la déréglementation du marché du travail. Voulant attirer de nouvelles entreprises dans leur ville, ils ne veulent pas qu’elle soit perçue comme un lieu défavorable au monde des affaires.

Dans quelques villes, les partisans des salaires décents ont riposté par l’organisation de campagnes concernant l’application des règles en vigueur : ils travaillent avec les syndicats pour surveiller la manière dont elles sont appliquées et déposent des plaintes contre les municipalités en cas de manquements. Dans d’autres endroits, les campagnes se concentrent sur le vote d’amendements aux textes adoptés visant à renforcer les dispositions permettant de les faire réellement appliquer.

 

2. Le deuxième défi se situe dans le lien entre le mouvement pour des salaires décents et la syndicalisation.

Si la majorité des syndicats soutiennent le principe de la campagne pour des salaires décents, ce n’est pas le cas de tous. Certains craignent que l’obtention de salaires plus élevés par la voie légale diminue la principale incitation des travailleurs à se syndiquer.

D’autres soutiennent l’idée générale, mais pensent qu’ils ne peuvent pas affecter des moyens pour la soutenir, car elle ne conduit pas directement à la syndicalisation. Pourtant, certains syndicats et structures syndicales interprofessionnelles (5) ont joué un rôle de leader dans des campagnes pour des salaires décents. Ils ont utilisé ces campagnes pour organiser davantage de salariés et obtenir des augmentations de salaires pour les travailleurs déjà syndiqués.

Certains syndicats cherchent également à obtenir des accords bénéficiant à une partie au moins de la population d’un endroit donné. Ce sont des accords négociés avec les promoteurs de nouveaux projets économiques.

L’idée est d’associer des mesures d’intérêt général (comme l’augmentation des salaires, l’assurance-maladie, les services à la petite enfance, une régulation environnementale et des logements à loyers modérés) au développement économique. Comme il s’agit de contrats signés avec des entités privées, les syndicats ont une plus grande marge de manœuvre pour demander des conditions favorables à la syndicalisation.

Par exemple, un tel accord peut contenir un accord de neutralité qui oblige les employeurs à ne pas combattre une campagne de syndicalisation. Dans le cas de la mise en place de nouveaux complexes touristiques et de centres commerciaux, ceci implique que l’employeur ne puisse pas répondre par une campagne anti-syndicale à une tentative de monter un syndicat parmi le personnel de l’hôtel ou les employés des magasins (ce qui arrive couramment aux USA).

Un exemple d’un tel accord est la campagne menée par la coalition de Los Angeles pour des salaires décents autour d’un nouveau complexe sportif.

Comme la ville a dû approuver la construction et même y contribuer avec des fonds publics, la coalition a démarré une campagne pour exiger des avantages sociaux en contrepartie des aides publiques. Finalement, la coalition a réussi à obtenir un accord obligeant le promoteur, les entreprises concessionnaires et les sous-traitants à respecter l’ordonnance municipale instaurant le salaire minimum. Mais en plus, l’accord contenait la promesse du promoteur de construire des jardins publics, des installations de détente, des logements à loyer modérés et d’autres services. En plus, les habitants du quartier seront prioritaires à l’embauche et aucun gérant ou sous-traitant qui viole la législation du travail ne pourra participer au développement et au fonctionnement du complexe. En résumé, ce dernier point donne un accès prioritaire à ce projet aux employeurs acceptant la présence syndicale.

 

3. Le troisième défi pour le mouvement sur le salaire décent réside dans le fait que les arrêtés ne vont certainement pas résoudre le problème de la pauvreté.

Même avec un salaire décent de 10 dollars de l’heure, un travailleur à temps plein ne gagne que 20 000 dollars par an. Étant donné qu’élever un enfant coûte en moyenne 10 000 dollars par an dans certaines régions, il est évident qu’un revenu de 20 000 dollars est très insuffisant pour entretenir une famille. De plus, tous les travailleurs couverts par ces arrêtés ne travaillent pas à temps plein. Les travailleurs couverts par des arrêtés sur le salaire minimum disent qu’ils peinent financièrement, mais que ces salaires plus élevés leur permettent quand même certaines choses comme quitter un second emploi, passer plus de temps avec leur famille, payer les factures en retard, commencer à épargner, ou souscrire une assurance maladie.

 

4. Le quatrième défi réside dans la difficulté de trouver un bon équilibre entre les organisations issues du monde du travail, et les organisations de soutien qui ne le sont pas (4).

Comme le montre l’économiste Richard Freeman de Harvard, il y a eu ces dernières années une forte augmentation de ce deuxième type d’organisations, même si ce phénomène existe de longue date : des groupes anti-sweatshops (2) existaient déjà à d’autres périodes, et les membres du clergé furent, il y a un siècle, les plus farouches défenseurs d’un salaire minimum. Les organisations de soutien aux travailleurs luttent tout particulièrement aux côtés des travailleurs les plus fragiles : ceux qui sont aisément remplaçables et ont peu de liberté vis-à-vis de leur employeur. Elles s’appuient sur d’autres types d’actions pour faire avancer les droits des travailleurs, comme le boycott ou des campagnes d’opinion publique.

Aux États-unis, les organisations de soutien aux travailleurs finissent par avoir plus de pouvoirs légaux que les syndicats, les activités de ces derniers étant étroitement encadrées par la loi. L’organisation « Justice for Janitors », qui lutte pour les droits du personnel de nettoyage, est la seule qui soit constituée de salariés.

L’inconvénient des organisations de soutien est qu’elles ne représentent pas directement les travailleurs concernés. Elles n’ont pas de comptes à rendre aux travailleurs, et elles agissent même parfois à l’encontre de leurs souhaits ou de leurs intérêts réels.

Par exemple, une campagne inadaptée contre les sweatshops (2) peut aboutir à faire perdre leur emploi aux travailleurs. Une autre limite à leur action est que les organisations de soutien peuvent obtenir certaines avancées, mais n’ont pas forcément les moyens de les faire appliquer.

Les militants pour un salaire minimum ont assez réussi à faire passer des arrêtés sur le salaire minimum mais peu d’entre eux sont réellement appliqués car cela supposerait que les travailleurs sur leur lieu de travail connaissent ces textes et déposent des plaintes lorsque les employeurs ne les appliquent pas.

Les organisations de soutien aux travailleurs peuvent jouer un rôle positif pour faire appliquer ces arrêtés mais les travailleurs sont les mieux placés pour savoir si leur employeur leur paye effectivement un salaire plus élevé.

 

5. Enfin, un dernier défi pour ce mouvement sera de savoir si son succès peut déboucher sur un véritable changement politique.

Les campagnes ont réussi au niveau local parce qu’à ce niveau, la politique est moins dominée par le monde de l’argent. Les syndicats et les groupes communautaires peuvent envoyer leurs membres faire du lobbying dans les municipalités et faire pression sur les élus locaux pour qu’ils votent ces arrêtés. Cela devient plus difficile à faire au niveau d’un État et encore plus au niveau fédéral où le commun des mortels a peu d’influence sur le monde des affaires. Et bien que beaucoup de personnes soutiennent les campagnes pour un salaire décent, il faut maintenant que ce mouvement devienne une véritable force politique.

Aucun des deux grands partis politiques ne soutient le principe de salaire décent (même si des individus dans chaque parti le font). Jusqu’à présent les travailleurs n’ont toujours pas de voix politique pour représenter leurs revendications.

L’aspect décentralisé et proche du terrain de ce mouvement en fait sa force, et lui permet d’être vivant et créatif. Mais c’est aussi sa faiblesse car il y a un vide de représentation nationale et de pouvoir derrière ce mouvement.

Il y a bien des organisations nationales qui soutiennent pleinement ce mouvement, comme Acorn (1) et certains syndicats, mais ils ont peu de pouvoir comparé aux forces qui soutiennent les républicains et les démocrates.

 

L’avenir du mouvement

 

En dépit de ces défis, les militants pour un salaire décent ont gardé le mouvement vivant en continuant sans cesse à lui trouver de nouvelles directions. De plus, des campagnes à l’américaine pour un salaire décent se retrouvent dans pas mal d’autres pays comme la Grande-Bretagne, le Canada et le Japon. Comme les États-unis ont été à la pointe en matière de déréglementation du marché du travail et de casse des syndicats, ils ont une petite longueur d’avance pour développer quelques idées sur la façon de mener une campagne sur les bas salaires.

Il faut espérer que ces enseignements serviront aux militants des autres pays confrontés aux mêmes attaques du néolibéralisme.

 

* Stephanie Luce est enseignante à l’Université du Massachusetts où elle donne notamment des cours destinés à des militants syndicaux. Elle est spécialisée sur les sujets concernant les bas salaires, la syndicalisation, et la mondialisation. Son principal sujet de recherche concerne l’impact politique et politique du mouvement pour des salaires décents. Elle a notamment publié en 2004 un livre à ce sujet “Fighting for a Living Wage” (Cornell University Press, 2004). Ancienne militante étudiante, elle est actuellement membre de la direction du syndicat des professeurs du Massachusetts et collabore avec plusieurs structures syndicales. Elle participe par ailleurs au réseau Labor Notes.

 

Cet article a été traduit par Muriel (SUD Éducation) et Alain (SUD PTT).

 

Notes

1. Acorn : Association of Organizations for Reform Now (Association des Organisations pour une Réforme Immédiate) est le principal réseau national d’associations de familles pauvres et modestes luttant pour la justice sociale, une amélioration des conditions de logement, des écoles, des soins de santé, des conditions de travail, etc. Acorn est implanté dans plus de 100 villes des USA, ainsi qu’au Canada, en République Dominicaine et au Pérou. http://www.acorn.org/index.php?id=2703

2. “Sweatshop” signifie littéralement "atelier de la sueur". Ce sont des lieux de travail où règne l’arbitraire patronal le plus total et où les salariés sont particulièrement surexploités. http://www.novethic.fr/novethic/site/article/index.jsp?id=20502  http://en.wikipedia.org/wiki/Sweatshop “United Students Against Sweatshops” est un réseau d’organisations et d’adhérents individuels implanté dans 200 établissements d’enseignement supérieur et ayant des contacts sur 400 campus. http://www.studentsagainstsweatshops.org/

3. Voir l’article consacré à Jobs with Justice dans ce numéro.

4. The National Organization for Women (NOW) est la principale organisation de lutte pour les droits des femmes. Fondé en 1966, NOW compte aujourd’hui 500 000 membres. http://www.now.org/organization/info.html

5. Central labor councils (CLC) : structures syndicales interprofessionnelles locales.

6. NWO : Non Workers Organization, organisations de soutien aux travailleurs surexploités.

 

Éléments bibliographiques