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Russie

La Fédération russe

David Mandel*

mise à jour : 7/03/2007

 

La Fédération russe

Voir aussi le Panorama syndical

Le contexte socio-politique

Si nulle part dans le monde les syndicats n’ont su apporter une riposte vraiment efficace à l’offensive contemporaine du capital, le recul socio-économique subi par la classe ouvrière russe (comme des autres pays ex-communistes) a été particulièrement dramatique. Le niveau de vie de la majorité de la population, même après sept années de croissance grâce au prix élevé du pétrole, se situe autour de celui de la fin des années 1950. Malgré une pénurie sérieuse de main-d’oeuvre industrielle (nationalement le taux chômage est officiellement de 7,5 %, avec de fortes disparités entre les régions), les salaires réels des travailleurs stagnent, tandis que l’intensité et la durée du travail augmentent. Les grèves sont rares, leur taux étant au plus bas depuis la chute de l’URSS.

 

La faiblesse du mouvement syndical s’exprime aussi par le caractère encore assez marginal du courant “indépendance de classe”, dont les effectifs stagnent depuis la fin des années 1990. Récemment on a pu observer un certain regain de forces, notamment dans de nouvelles entreprises crées par les multinationales, mais il est encore trop tôt pour parler d’un tournant.

 

 

 

Les luttes de la fin 2006

 

On a assisté à une montée des luttes dans les grandes entreprises rentables, notamment dans les secteurs du gaz et du pétrole, de l’automobile et de l’agroalimentaire, ainsi que dans les multinationales. Les revendications concernent la question des salaires (misérables comparés aux profits), la trop grande part prise par les primes dans la rémunération, les conditions de travail et les nouveaux types d’organisation (outsourcing). Les luttes démarrent le plus souvent à la base, et se heurtent rapidement à l’opposition musclée des patrons et de la direction syndicale FNPR. Beaucoup de ces luttes passent par la formation d’un nouveau syndicat ou par la sortie de la FNPR (cas de Ford à Saint-Petersbourg). De plus, beaucoup de ces nouveaux syndicats tentent de se coaliser (formation d’associations syndicales par branches ou régions, de listes électroniques...). Beaucoup reçoivent le soutien de telle ou telle fédération syndicale indépendante.

Les 21 et 22 octobre 2006, par exemple, des milliers de travailleurs du gaz et du pétrole étaient dans les rues dans 5 villes de la région de Khanti-Mansisk (grand Nord russe). Des conflits ont eu lieu dans l’automobile à Ford, Avtovaz et General Motors, où les nouveaux syndicats indépendants tentent de participer aux négociations d’entreprise. Ces luttes s’accompagnent d’une répressions passant par le licenciement des militants syndicaux.

En dehors de ces luttes offensives, il y a également une reprise des luttes défensives contre les fermetures d’usines ou contre le non-paiement des salaires. Celles-ci passent le plus souvent par des grèves de la faim.

Carine Clément

 

 

Les actions de solidarité sont extrêmement rares dans les syndicats affiliés à la FNPR. Les luttes, quand il y en a, restent isolées dans l’entreprise, et parfois même au sein d’un seul atelier, sans susciter à l’extérieur l’appui ou l’intérêt. Un indice de la désunion est la concentration des cotisations -- jusqu’à 85%, parfois même plus -- dans les syndicats d’entreprises, ce qui laisse très peu de moyens aux organisations nationales sectorielles et aux fédérations territoriales.

 

La situation est un peu meilleure dans les syndicats indépendants qui ont monté en 2001 une campagne nationale assez importante contre la réforme du Code de travail. Il se développe aussi une certaine pratique de partage d’expérience de lutte entre ces syndicats. Mais le rôle des centrales reste également minime dans le mouvement indépendant.

 

Plusieurs facteurs ont contribué à cet état de choses. Il y a d’abord le lourd héritage de 60 ans de régime totalitaire pendant lesquels aucune organisation indépendante ni expression publique libre n’a été possible. La libéralisation sous la Perestroika de Gorbatchev a permis un certain réveil de la classe ouvrière, mais cela n’a touché qu’une minorité de salariés, et la “thérapie de choc” y a mis un terme. Cette véritable révolution sociale, accompagnée d’une dépression économique sans précédent, a déboussolé et déstructuré la classe ouvrière. La profonde insécurité des travailleurs favorisait la recherche de solutions individuelles au lieu de la lutte collective. A cela il faut ajouter la politique officieuse des autorités de faire souvent comme si les lois n’existaient pas, et une réforme du Code de travail, promulguée en 2002, qui a affaibli encore plus la situation des syndicats indépendants (et des travailleurs) à l’avantage des syndicats affiliés à la FNPR, partisans du “partenariat social”. Cette réforme a rendu encore plus difficile l’organisation de grèves légales et a enlevé aux syndicats le pouvoir de bloquer les licenciements.

 

La démoralisation et la passivité des travailleurs sont les grands obstacles à un renouveau syndical. Mais cet état d’esprit de la base n’est pas sans rapport avec l’idéologie et la pratique de la centrale prédominante.

L’idéologie du “partenariat social” de la FNPR

Le “partenariat social” est l’idéologie officielle des syndicats affiliés à la FNPR. Il fait aussi partie de l’arsenal idéologique de l’État russe. Formellement le terme signifie un système de négociations et de conventions collectives au niveau des entreprises et d’ententes tripartites au niveau régional et fédéral conclues entre fédérations syndicales, associations patronales et représentants de l’État. Mais si ces négociations peuvent déboucher sur des concessions mineures en faveur des travailleurs, en ce qui concerne les grands enjeux le “partenariat social” se traduit simplement par la soumission des syndicats aux patrons et au pouvoir.

 

Lors des négociations dans le cadre du “partenariat social,” la FNPR et ses affiliés n’ont jamais recours à des moyens de pression autres que symboliques. Il n’est donc jamais question de mobilisation ni de formation de la base syndicale. Au contraire, une base mobilisée et consciente nuirait lorsqu’il faut “comprendre la situation de l’entreprise,” toujours “précaire,” et consentir à des concessions. Dans les faits, la direction syndicale se voit et se comporte comme partenaire-junior de la direction de l’entreprise en matière de gestion du personnel. Là où des syndicats indépendants existent, les affiliées de la FNPR collaborent avec l’administration en les harcelant. Le passage du poste de président du syndicat local au poste de vice-directeur au personnel n’est pas chose rare.

Le positionnement du courant syndical indépendant

Le courant indépendant rejette évidemment “le partenariat social” comme une fumisterie. Mais ces dirigeants ont eu beaucoup de difficulté à mobiliser leur base. Cela s’explique en partie par la démoralisation générale des travailleurs, mais aussi par une certaine tendance à judiciariser les conflits et par une faible compréhension de l’importance de créer un rapport de forces qui s’appuie sur l’engagement actif des membres.

Syndicalisme et politique

Le moment de gloire de la FNPR a sans doute été septembre 1993, lorsque son président d’alors, Igor Klotchkov, a pris parti pour la démocratie contre Boris Eltsine. Celui-ci venait de déchirer la Constitution, assiégeant et finalement bombardant le parlement, qui bloquait la poursuite de la “thérapie de choc.” Eltsine voulait remplacer le système parlementaire par un régime présidentiel “fort,” c’est-à-dire un pouvoir exécutif libéré de tout contrôle extérieur. Mais face à la menace de perdre ses immenses avoirs immobiliers (bureaux, hôtels, maisons de la culture, installations sportives, etc.) et peut-être même de voir supprimée la FNPR elle-même, sa direction a sacrifié Klotchkov en adoptant une politique d’opposition loyale à Eltsine. La centrale a continué pendant plusieurs années à organiser ses journées d’action en automne et au printemps, attirant parfois une participation assez massive, mais les revendications étaient toujours floues (du genre: “pour des salaires décents et des droits sociaux”) et il n’y avait jamais de suivi.

 

Lors les élections parlementaires de décembre 1993 et 1995, la FNPR a constitué une coalition avec la principale organisation patronale (l’Union des industriels et des entrepreneurs). Son score a été à chaque fois lamentable (moins d’un pour cent des voix ). Lors des élections présidentielles de 1996, lorsque l’enjeu était le pouvoir réel, la centrale a refusé de prendre position, prétextant que cela diviserait ses rangs. Pendant l’été 1998, la centrale a appuyé du bout des lèvres le mouvement de protestation qui revendiquait la démission d’Eltsine et une réforme démocratique de la Constitution (qui avait été adoptée par le référendum truqué en décembre 1993), mais elle a abandonné même cette apparence d’opposition dès qu’Eltsine a remplacé son premier ministre, sans qu’il y ait eu pourtant de changement significatif du cours politique. Lors des élections parlementaires de décembre 1999, la FNPR a participé à la coalition Otetchestvo (Patrie) dirigée par le maire de Moscou, Loujkov, représentant de la bourgeoisie supposée “patriotique.”

 

La centrale appuyait Louzhkov à la présidence également, mais Poutine a pu écarter la candidature de celui-ci par une combinaison de chantage et de campagne de dénigrement systématique. Par la suite, le président de la FNPR, M. Schmakov, s’est empressé de soutenir la candidature de Poutine, avant même que celui-ci ait fait connaître son programme. Depuis l’élection de Poutine en 2000, le prolongement politique de la FNPR fait partie de la coalition Edinaya Rossiya, parti majoritaire au parlement et dont le programme se résume en un seul principe : appui inconditionnel au Président Poutine. Le Vice-président de la FNPR, Andrei Isaev, est président de la Commission parlementaire sur le travail et la politique sociale. Participant au parti du pouvoir, la FNPR a logiquement dû laisser tomber ses “journées d’action.” Mais elle célèbre encore le 1° mai... avec Edinaya Rossiya (“partenariat” oblige), cela malgré la politique anti-populaire que mène ce parti. (A titre d’exemple, le salaire minimal mensuel en Russie est le plus bas d’Europe : 32 euros).

 

C’est ainsi que les syndicats affiliés à la FNPR ont trouvé leur niche politique dans la nouvelle société russe : avec l’appui du pouvoir, ils occupent le terrain syndical sans être de vrais syndicats (dont le principe de base est l’auto-organisation des travailleurs). La FNPR contribue ainsi à bloquer l’émergence d’un mouvement ouvrier indépendant. La volonté d’organiser la “société civile” afin d’empêcher l’émergence d’une opposition crédible est un trait central de la “démocratie dirigée” de Vladimir Poutine.

 

L’orientation politique des syndicats indépendants a évolué plutôt dans le sens inverse. Leur appui à Eltsine pendant les premières années où il était au pouvoir s’expliquait par leur réflexe anti-communiste. Le Parti communiste de la Fédération russe, à l’époque le parti principal de l’opposition, étant identifiée au défunt régime totalitaire. Ce soutien s’est maintenu y compris lors de la campagne électorale de 1996, où Eltsine a notamment truqué les résultats pour gagner. Mais les syndicats indépendants entretenaient aussi l’espoir qu’Eltsine leur offrirait en retour son appui contre la FNPR. Cet espoir a été déçu, et déjà lors de l’été 1998, les syndicats indépendants ont participé au mouvement qui revendiquait la démission d’Eltsine et une réforme démocratique de la Constitution. L’adoption sous Poutine de la réforme du Code de travail, dirigée en grande partie contre les syndicats indépendants, n’a fait que renforcer leur opposition au pouvoir.

 

En janvier 2002, en réaction à la réforme du Code du travail, Sotsrpof et Zachtchita ont fondé un parti de type travailliste, le Parti du travail, dont le but principal était d’élire des députés au parlement pour défendre le mouvement syndical indépendant. Mais le parti a éclaté un peu plus d’une année plus tard à cause d’un conflit entre les dirigeants des centrales fondatrices. A présent, on trouve au parlement deux députés liés aux syndicats indépendants : Oleg Chein, l’un des dirigeants de Zachtchita, membre de la fraction parlementaire “patriotique” Rodina, et Anatolii Ivanov, ancien président du syndicat indépendant de l’usine VAZ (constructeur des “Ladas”). Ivanov, qui a adhéré à la fraction du parti de Poutine a été formellement désavoué par son syndicat, mais il continue quand même à lui fournir un certain appui. Le Parti ouvrier communiste russe (RKRP), un petit parti stalinien à “gauche” du Parti Communiste de la fédération russe, appuie parfois les luttes des syndicats indépendants, mais il ne mène pas de travail systématique dans les entreprises.

 

* David Mandel est professeur de sciences politiques à Montréal (Canada). Il y est notamment spécialisé dans l’étude des pays issus de l’ex-URSS. Il est par ailleurs membre de l'exécutif du Syndicat des professeurs de cette Université, et délégué au Conseil central de Montréal de la Confédération des syndicats nationaux (CSN). David Mandel participe par ailleurs en Russie et en Ukraine à l’animation de l’École de la démocratie ouvrière, une institution non gouvernementale de formation syndicale (voir encadré ci-dessous). Il participe également à l’édition du bulletin Le Messager syndical, un bulletin d’informations sur le mouvement syndical en Russie.

 

 

 

L’école de la démocratie ouvrière

 

L'école de la démocratie ouvrière a été formée il y a une dizaine d'années dans le but de faciliter la construction d'un courant "indépendance de classe" dans le mouvement ouvrier en Russie et en Ukraine. Il s’agit notamment d'aider les militants de la base syndicale à élaborer leur propre idéologie, leur propre vision du monde, et une stratégie, indépendantes de celles des patrons.

La formation proposée n'est pas technique comment négocier, comment gérer des réunion, comment parler avec des collègues, etc. Cela les syndicats peuvent le faire eux -même. Elle est idéologico-politique. On discute toujours de problèmes concrets de la vie ouvrière mais en adoptant une approche large, idéologique, stratégique. La pédagogie est très démocratique, participative, et les dirigeants syndicaux locaux participent aussi à l'animation. Les séminaires s'organisent dans les différentes villes où se trouvent les entreprises, toujours en collaboration avec le syndicat local, qui assume au moins une partie des frais.

 

 

 

Éléments bibliographiques :

Le Messager syndical http://france.attac.org/a4026  http://france.attac.org/spip.php?auteur767  http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article326

David Mandel : "Biélorussie, Russie, Ukraine, partenariat social et indépendance de classe" et "Le régime de Poutine : démocratie dirigée'". http://www.inprecor.org/  no. 505/506.