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Pays-Bas PAYS-BAS : UN VOTE CONTRE LE NÉO-LIBÉRALISMEE

mise à jour : avril 2006

 

Par Patrick van Klink *

 

Le résultat du vote sur la Constitution au Pays-Bas est un clair refus du projet néo-libéral. Ce n’est pas un vote contre l’Europe, la coopération européenne, l’intégration ou l’union, mais bien davantage un vote contre l’Europe néo-libérale, que la Constitution se proposait de graver dans le marbre. Cela ne signifie pas néanmoins que ce vote soit sans ambiguïté un vote de gauche ou progressiste. Les idées traditionalistes, chrétiennes, chauvines et anti-immigrés ont également joué un rôle. Mais il est certain qu’elles n’ont pas dominé la campagne. La victoire du “Non” ouvre de nouvelles opportunités pour le mouvement altermondialiste néerlandais.

Le taux de participation ayant été de 63 %, c’est presque 62 % du total des électeurs qui ont voté contre le projet de Constitution européenne. La participation à ce premier référendum de l’histoire des Pays-Bas a été moitié plus élevée que celle des précédentes élections au Parlement en 2004 (lorsque moins de 40 % des électeurs néerlandais étaient allé voter). C’était davantage qu’aux élections municipales de 2002 ou aux élections régionales de 2003. Le « Non » n’a été majoritaire que dans une vingtaine de riches petites communes du centre et du sud du pays. Partout ailleurs, le « Non » a été majoritaire.

 

UN VOTE DE CLASSE TOURNÉ CONTRE L’ESTABLISHMENT

 

Le caractère de classe du « Non » était clair. Ceux qui ont voté le plus « Non » étaient ceux qui avaient fait le moins d’étude. Les électeurs ayant fait des études supérieures ont voté « Non » à 51 %, ceux n’ayant reçu qu’une éducation primaire à 82 % et ceux n’ayant qu’une éducation secondaire à 72 %. Plus les électeurs avaient des revenus faibles, plus ils ont voté « Non ». Parmi les personnes ayant les revenus les plus élevés, le « non » était tout juste majoritaire, tandis que les deux-tiers des électeurs disposant d’un revenu moyen ou faible ont voté « non ». Le résultat est d’autant plus remarquable que les partis politiques traditionnels qui ont appelé à voter « oui » détiennent ensemble 85 % des sièges au Parlement.

Les seuls députés qui se sont opposés à la constitution sont ceux du Parti Socialiste (un parti d’origine maoïste qui s’est développé ces dernières années au point de devenir la principale force politique à la gauche de la social-démocratie, avec 8 sièges sur 150 au Parlement), les restes du parti populiste de droite de Pim Fortuyn, et Geert Wilders, un député de droite qui a rompu avec le VVD.

De plus, pratiquement toute la « société civile » a soutenu la constitution, en tout cas les dirigeants syndicaux, les plus importantes organisations écologistes, l’association des dirigeants de PME, Amnesty International, Greenpeace, et même l’automobile club et les ONG de lutte contre le sous-développement. Seules un nombre limité d’organisations écologistes de plus petite taille et des groupes de protection des animaux s’y sont opposés. Le résultat du vote révèle non seulement un fossé entre les citoyens et les politiciens, mais également un éclatement au sein de pratiquement toutes les grandes organisations sociales. Leurs dirigeants soutenaient la Constitution, tandis qu’une importante proportion de leurs membres la rejetait.

 

LA « CULTURE POLDER »

 

Pour comprendre cette situation, il est nécessaire de revenir sur l’évolution politique aux Pays-Bas depuis un certain nombre d’années.

Depuis la seconde guerre mondiale, les gouvernements néerlandais ont traditionnellement été des coalitions formées autour des chrétiens-démocrates alliés aux libéraux du VVD ou au parti travailliste (PvdA). Les Chrétiens-démocrates ont perdu le pouvoir en 1994 quand ils ont connu une défaite spectaculaire aux élections qui avaient lieu cette année là. Ils ont été remplacés par un gouvernement de coalition des libéraux et des travaillistes.

Sous la direction de Wim Kok, un ancien dirigeant syndical, cette coalition a mis en place d’importantes réformes néo-libérales sur une période de huit ans. Une des conséquences de cette période « violette » (appelée ainsi par le mélange du rouge social-démocrate et du bleu libéral) a été une profonde dépolitisation.

Les différences politiques entre les principaux partis, et en particulier celles entre les travaillistes et libéraux, les deux adversaires traditionnels, sont devenues presque invisibles. La culture de consultation et de consensus (le « modèle polder »), toujours forte aux Pays-Bas, a recouvert le paysage politique comme une couverture étouffante. Avec la montée du populiste de droite Pim Fortuyn, cette couverture a été subitement arrachée. La croisade de Fortuyn contre le multiculturalisme et l’intolérance vis-à-vis de l’Islam (décrite comme une religion arriérée) s’est répandue dans certaines parties des classes moyennes qui ont au fil des ans considérablement amélioré leur situation économique, et qui sont maintenant prêtes à peser sur le terrain politique.

Mais la percée de Fortuyn était également due au fait qu’il séduisait beaucoup de néerlandais blancs ayant le niveau scolaire le plus faible, et dont le sentiment de sécurité avait été atteint par le démantèlement de « l’Etat providence » et la libéralisation de l’économie. Traditionnellement, ces groupes sociaux se reconnaissaient dans le parti Travailliste, mais ils ont maintenant complètement perdu confiance en la gauche.

Après le dramatique assassinat de Fortuyn qui avait eu lieu peu avant les élections de 2002, la révolte qui s’était portée sur Fortuyn s’est partiellement exprimée par la croissance du vote pour les Chrétien-Démocrates conduits par Jan Peter Balkenende. Ce dernier composa le nouveau gouvernement avec les libéraux du VVD et au début les vestiges du LPF de Fortuyn pour, après quelques mois d’inévitables bévues et scandales du LPF, l’échanger contre les libéraux moins marqués à droite du D66.

Ce cabinet Balkenende, toujours au pouvoir aujourd’hui, est sans aucun doute le gouvernement le plus à droite de mémoire de néerlandais. Chacune de ses composantes a connu une évolution sur la droite, et il en va de même pour les partis d’opposition. Le sentiment général a été que Fortuyn avait laissé derrière lui un vide politique et que pour l’occuper il fallait glisser plus à droite

L’année dernière cependant, les mobilisations massives contre le plan gouvernemental de réforme des retraites a démontré que la réalité n’était pas aussi simple que cela. Les syndicats, bien que beaucoup affaiblis ces dernières années ont été dans l’obligation de mobiliser les salariés.

A la surprise générale cela a débouché sur la manifestation la plus importante de l’his-toire des Pas-Bas, qui a rassemblé environ 500 000 personnes. L’impact politique de la mobilisation a été largement annihilé lorsqu’un extrémiste musulman a assassiné le réalisateur de film Theo van Gogh un mois plus tard. Une fois de plus, la peur d’une menace islamiste a déterminé le visage de la politique néerlandaise.

 

LE COURS DE LA CAMPAGNE

 

Avant que la campagne ne se déroule, l’approbation de la Constitution semblait courue d’avance. Dans les premiers sondages, environ 20 % étaient prêts à voter “Oui”, et seulement 10 % à voter “Non”. La grande erreur d’appréciation des partisans de la constitution était leur postulat que le soutien écrasant des organisations politiques et sociales gagnerait également la population. Mais le mécontentement lié au passage à l’euro et ses conséquences est toujours très vivace.

En fait, la campagne pour le “Oui” a déraillé rapidement. Ses partisans ont longtemps hésité avant de commencer à faire véritablement campagne. Cette situation était liée à des divisions à l’intérieur du gouvernement et à l’impopularité sans précédent du gouvernement Balkenende. Et ce n’est que lorsque le camp du “Non” a commencé à être en tête dans les sondages que l’équipe gouvernementale s’est sentie obligée de jouer un rôle actif. Et elle le fit d’une façon grossière et intimidante. Elle a pioché allègrement dans les finances de l’Etat pour financer sa campagne, et ses prises de positions sont apparues façonnées pour intimider les néerlandais pour qu’ils votent “Oui”. Un ministre a déclaré que rejeter cette constitution remettrait en cause la paix en Europe. Avec la plus grande grossiereté, Auschwitz et Srbrenica ont été utilisés comme des arguments pour le “Oui”. On a expliqué aux néerlandais qu’ils seraient la risée de l’Europe s’ils votaient “Non”. Provenant d’un gouvernement n’obtenant que 18 % d’opinions favorables dans les sondages, de tels arguments n’ont fait qu’aider la campagne du “Non”.

 

Le camp du “Non” était composé de quatre éléments :

- La composante la plus extrêmiste et la plus dangereuse était celle de Geert Wilders, un libéral atypique. En tant que parlementaire, il se bat de façon décidée pour établir une nouvelle formation politique d’extrême-droite et se présente lui-même comme le successeur de Pim Fortuyn. Sa campagne était centrée sur les dangers de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne et la mainmise de l’Islam sur l’Europe qui en résulterait.

 

QUEL EST LA NATURE DU NON DE GAUCHE ?

 

D’une façon générale, le résultat de l’élection peut être interprété comme un rejet sans ambiguïté du projet néo-libéral, et qu’en ce qui la concerne, la gauche a réussi à marquer des points à l’occasion de cette campagne.

 

LES CONSÉQUENCES DE LA VICTOIRE DU “NON”

 

 Le résultat du référendum va avoir des conséquences importantes. Tout d’abord, après le double “Non” en France et aux Pays-Bas, cette Constitution est morte et enterrée, et cela malgré le vote “Oui” au Luxembourg. Ensuite, ce résultat va avoir des conséquences majeures sur la vie politique des Pays-Bas. La gauche a maintenant la possibilité de prendre de nouvelles initiatives dans le débat sur l’Europe. Le Parlement a adopté une motion du SP en faveur d’un grand débat social sur l’Europe. La forme que ce débat prendra n’est pas encore claire, mais dans tous les cas, il faudra se battre pour que cela ne se transforme pas en d’interminables parlottes, et que les propositions qui en sortiront soient soumises au peuple par référendum. Il est également important que des initiatives soient prises sur le plan européen pour débattre et parvenir à des positions communes au sujet de l’avenir de l’Europe.

L’absence de synchronisation des débats et leur caractère précipité ont fait que les campagnes sur les référendums se sont déroulées pays par pays. Dans les mois qui viennent, il devrait être possible de décider d’organiser des initiatives internationales communes, en prenant comme point de départ le rejet de la constitution. Le Forum social européen est un des lieux où cela pourrait se faire.

 

PERSPECTIVES

 

Le référendum a également montré qu’il existe une base solide pour une autre Europe. Mais, dans le même temps, il a montré que les forces de gauche aux Pays- Bas ont une faible capacité à prendre des initiatives pour débattre et agir. A la différence de la France, la gauche et le mouvement altermondialiste sont très faibles, et les grandes ONG et les associations populaires n’ont joué aucun rôle dans la campagne ou alors ont appelé à voter “Oui”. En conséquence, quelques initiatives qui auraient pu jouer un rôle majeur dans la campagne ont démarré trop tard ou étaient mal organisées. Par exemple, l’initiative « les syndiqués contre la constitution » qui s’opposait à la campagne clairement favorable au “Oui”, lancée en son nom propre par le leader syndical Lodewijk de Waal (FNV, la principale confédération syndicale n’avait pas donné de consigne de vote, bien qu’elle ait soutenu la Constitution européenne).

Dans un bilan du référendum, FNV a dénoncé la campagne de son ancien leader de Waal et a conclu qu’un grand fossé existait entre la direction du syndicat et les adhérents en ce qui concerne l’Europe. Cela a fourni l’opportunité à la gauche syndicale de promouvoir une politique reposant davantage sur les mobilisations, et plus ouvertement opposée au néo-libéralisme. Mais on retrouve dans les syndicats le même problème que dans l’ensemble de la gauche. Il existe des potentialités importantes, mais le nombre de ceux qui veulent les utiliser est beaucoup plus petit.

Un des enjeux importants de la prochaine période est de montrer l’importance de l’impact de l’Europe sur la vie quotidienne. Ces dernières années ont eu lieu d‘importantes mobilisations contre la modification de la législation sur les retraites et l’indemnisation du chômage. Les syndicats doivent faire davantage d’efforts pour faire comprendre à leurs membres que ce type de politique résulte également du modèle d’Europe qu’ils ont rejeté lors des élections.

Une des choses que doivent faire les responsables syndicaux est de dénoncer les décisions prises lors du sommet européen de Lisbonne et que le FNV continue à soutenir. Tout d’abord cela ferait avancer les choses à l’intérieur du mouvement syndical, mais cela aurait également des conséquences au sein du « polder néerlandais » où tout le monde, le gouvernement, le patronat et les syndicats soutiennent « la stratégie de Lisbonne ». La situation a été la même en ce qui concerne le camp du “Oui” lors du référendum sur la Constitution européenne. Les dirigeants des grandes organisations sont très enthousiastes envers « l’agenda » de Lisbonne, mais les militants de base ont leur propre opinion à son sujet et se mobilisent aisément, comme l’ont prouvé les mobilisations contre la nouvelle législation relative aux retraites.

De plus, face aux multiples plans très concrets mijotés à Bruxelles, il est important que se mette en place une opposition résolue reposant sur l’implication active de la base des syndicats. Et, en ce domaine, il existe de nombreuses opportunités. A l’automne, auront lieu des mobilisations contre la nouvelle Directive Bolkenstein et la Directive Port II. FNV appartient à une coalition qui avait également mobilisé pour la manifestation de Bruxelles au printemps 2005.

Dans quatre villes importantes des Pays-Bas existent des projets de privatisation des transports en commun. Les salariés et les usagers y sont très opposés. Lors des prochaines élections municipales, il est possible de débattre de cette politique et de montrer ses conséquences néfastes à la fois pour les salariés et les transports en commun eux-mêmes, et de promouvoir des alternatives. De plus en plus de personnes sont convaincues que la privatisation est une idéologie qui pose davantage de problèmes qu’elle n’en résout.

En janvier, le système d’assurance maladie va changer. Il reposera sur les lois du marché. Cela aura un impact considérable sur les ressources de la plus grande partie de la population et sur la qualité des soins. Il est décisif de montrer que dans ce cas également, le marché est la pire solution.

La législation relative au temps de travail (flexibilité et heures supplémentaires) ainsi que les conditions de travail elles-mêmes sont sur le point d’être modifiées. Dans les nouvelles conventions collectives il sera important de mettre un frein à la flexibilité et à l’aggravation des conditions de travail.

Et il y a également d’autres problèmes comme ceux liés aux conditions de travail et au statut des nouveaux immigrés venant d’Europe de l’Est. La manière dont les syndicats prendront en charge ce problème est très importante, pour essayer de syndiquer ces immigrés, pour essayer d’imposer qu’ils aient les mêmes droits et les mêmes conditions de travail que nous. Ne pas résoudre ces questions peut permettre d’offrir à la droite des opportunités xénophobes et chauvines.

Bien que tous ces problèmes ne doivent pas être mis sur le dos de « l’Europe », les syndicats doivent expliquer clairement qu’ils sont parties prenantes du même projet néo-libéral que la Constitution européenne, et qu’il est possible de les combattre et de remporter quelques batailles comme nous l’avons fait en votant “Non”. Simultanément, il est important de débattre d’un autre projet européen au sein de la gauche et des syndicats.

Il y a plusieurs positions en présence au sein du camp du “Non”. Approfondir la discussion peut faciliter le travail en commun sur les thèmes mentionnés ci-dessus. Il sera difficile de maintenir la mobilisation et le niveau atteint par les débats. Tout de suite après le référendum, le camp du “Oui” a tenté d’exploiter à son profit le vote “Non”. Le gouvernement Balkenende s’en est servi pour diminuer la contribution néerlandaise au budget de l’Union européenne. Wouter Bos, le leader social-démocrate s’en est servi pour soutenir les solutions défendues par son ami Tony Blair. Mais une chose est très claire. La campagne en faveur du “Non” à la Constitution européenne nous l’a démontré : c’est en osant que l’on peut gagner. Essayons de nous saisir de ces opportunités.

 

* Patrick van Klink est responsable syndical à Unilever Pays-Bas