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Palestine

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Aline et Véronique (SUD Santé-Sociaux)

Novembre 2006

mise à ligne : 29/01/2007

Palestine

Un long article avait été déjà consacré à la Palestine dans le premier numéro de Solidaires International (voir ici).  Nous y revenons ici avec le témoignage de deux camarades de SUD-santé, Aline et Véronique, parties en mission syndicale en Palestine du 22 octobre au 4 novembre 2006. Elles ont avant tout voulu mieux comprendre la grève générale des salariés de l’Autorité Palestinienne (le « gouvernement ») qui perdure depuis deux mois. En effet, suite à la victoire du Hamas aux élections de janvier 2006, les États-unis, l’Union Européenne et l’État d’Israël, considérant cette organisation comme terroriste, ont bloqué le financement des salaires des employés de l’Autorité Palestinienne.

Soucieuses de donner un éclairage le plus large possible, elles ont rencontré des militants venant de différents horizons.

Parmi les interlocuteurs figuraient des militants déjà rencontrés l’an dernier. Les liens avec eux ont été plus forts cette année, ce qui prouve que la régularité des échanges est à terme payante.

 

Rencontre avec Wadji, responsable du DWRC (1) à Ramallah

 

D’après Wadji, 90 % des 160 000 employés gouvernementaux sont en grève. Les 10 % restants appartiennent au Hamas (2), au pouvoir depuis 2006. La grève a surtout lieu dans le secteur de la santé. Avant cette grève, il n’y avait pas de syndicat dans l’éducation « nationale ». L’Autorité palestinienne ne le permettait pas. En 1997 ceux qui, lors d’une grève, avaient tenté de créer des syndicats avaient été arrêtés. Aujourd’hui, le Fatah (qui conserve la Présidence) pousse à la création de syndicats d’enseignants, dans le but de gêner le gouvernement du Hamas, et nous nous trouvons en face de syndicalistes tous neufs, qui n’ont aucune expérience pour mener une grève.

Mais pour Wadji, même si certains veulent manipuler la grève, la majorité des employés fait grève pour faire respecter ses droits. Et ils ont de bonnes raisons de la faire, vu qu’ils ne sont pas payés depuis 8 mois. Actuellement, on leur verse de temps en temps 40 % de leur salaire, et encore pas à tout le monde ! Ils ont touché l’équivalent de 2 mois de salaire sur 8 mois. Le salaire moyen dans la santé est de 240 euros par mois. Le DWRC soutient la grève, mais ne veut pas faire tomber le gouvernement du Hamas. Wadji espère « seulement », que les syndicalistes fraîchement venus continueront après la grève et renforceront le mouvement syndical.

D’après lui, le PGFTU (syndicat lié principalement au Fatah) soutient la grève, mais ils ne sont plus représentatifs des travailleurs. Par ailleurs, il pense que le Hamas a été élu en négatif contre la corruption du Fatah et, pas pour son programme religieux. Il ne considère pas le Hamas comme un ennemi politique, mais comme un allié contre l’occupant.

Des familles commencent à faire pression sur les grévistes pour que l’école reprenne, pour que les malades soient soignés. La grève est dirigée par un comité composé de trois représentants par ville qui se réunissent à Ramallah, quand ils peuvent circuler. Sur la place centrale de chaque ville, un piquet de grève est installé sous une tente.

Wadji n’est pas optimiste quant à l’issue de la grève. Devant les pressions des familles et le manque de perspectives tant syndicales que politiques, les syndicalistes ne savent pas trop quoi faire. Lui, ne voit pas d’issue à la crise tant qu’il n’y aura pas véritablement d’État.

 

Rencontre avec Yasser, délégué des grévistes pour les agents administratifs hospitaliers, militant du Hamas (2)

 

Yasser est en grève, mais il n’y croit pas. Il pense que c’est une grève politique visant à nuire au Hamas, et que de toute façon le gouvernement dirigé par le Hamas n’a pas d’argent et donc est dans l’incapacité de payer les salaires. Beaucoup de salariés sont en grande difficulté. Au début, ils avaient l’aide de travailleurs du privé, mais comme la situation dure, l’aide s’épuise. Yasser assimile la situation à une guerre contre le peuple palestinien. Il est très triste de refuser des soins aux gens, et pense que le Fatah pousse à une grève extrême. Yasser souffre comme beaucoup de ses collègues de ne pouvoir répondre aux besoins fondamentaux de la population mais le Fatah leur fait du chantage : « Demain l’aide internationale nous sera à nouveau versée à nous, pas au Hamas, aide, bourses, etc. Nous nous rappellerons ceux qui n’auront pas fait grève ». De nombreux employés font grève par peur de ce chantage.

D’après Yasser, l’insécurité monte : il y a eu plusieurs braquages de banque, et la police est en grève. Il pense qu’il y a une complicité entre le Fatah et Israël pour isoler le Hamas. Celui-ci peut améliorer la vie des gens dit-il, mais ne peut gouverner seul.

« Les femmes du Hamas doivent agir dans le cadre du respect du Coran. Celles qui ne sont pas du Hamas, font par contre ce qu’elles veulent. Pour exercer des responsabilités, nous choisirons une femme pour sa compétence, et pas parce qu’elle porte le voile ou fait partie du Hamas. Contrairement à ce que faisait le Fatah ».

Le discours de Yasser est sur plusieurs points contradictoires :

À la question : « appliquerez-vous la charia, la lapidation des femmes adultères par exemple ? ». La réponse a été : « Le Hamas n’est pas un parti de gouvernement religieux, l’application de la charia n’est pas notre affaire, les musulmans c’est comme les Catholiques, il y en a de toutes sortes ».

Et en ce qui concerne les garanties offertes pour que le Hamas ne devienne pas corrompu comme le Fatah l’est devenu, il a été répondu : « C’est impossible, le Hamas ne suit qu’une seule voie, car Dieu n’a qu’une seule voie, celui qui ne la suit pas s’en exclut ».

 

Rencontre avec Mahmoud Odah, secrétaire général du PGFTU (3) de Bethléem, militant du Fatah (4)

 

La venue du Hamas au pouvoir est-elle le résultat de la corruption du Fatah ?

 

Mahmoud Odah  Le monde entier a voulu qu’il y ait des élections et maintenant, ils ne respectent pas les urnes. Ce vote est le reflet d’une radicalisation de la société palestinienne qui ne sait comment exprimer son sentiment d’impuissance et de colère face à la construction du mur, face au fait de ne pouvoir ni circuler, ni travailler sur leurs terres, de voir leurs territoires diminués, morcelés, les colonies s’agrandir. Tout cela, sans que le droit international n’intervienne contre Israël. Par ailleurs, 300 000 personnes ont perdu leur travail en Israël depuis 1999, beaucoup étaient du Fatah. Ils ont perdu de gros salaires. Ils ont demandé du travail à l’Autorité Palestinienne qui n’a rien pu faire pour eux. Cela, plus le mur, plus tout le reste, c’est cela qui a fait voter Hamas, pas la corruption, seulement les gens n’avaient pas prévu la réaction internationale.

 

Le Fatah, au travers de la confédération syndicale PGFTU, n’instrumentalise-t-il pas la grève des fonctionnaires contre le gouvernement actuel ?

 

M. Odah  Non, la grève n’est pas une grève politique, mais une grève de défense de leurs droits face aux difficultés économiques : un accord économique israélo-palestinien signé à Paris est très mauvais pour les palestiniens car ils n’ont aucune liberté économique, ils doivent passer par Israël pour tout ce qu’ils achètent et payer les mêmes taxes, mais pas avec les mêmes salaires.

La PGFTU a travaillé à faire un Code du travail validé par le Bureau International du Travail (5). La PGFTU a de bonnes relations avec la Histadrout (le principal syndicat israélien) qu’elle rencontre régulièrement, mais ceux-ci ne peuvent pas défendre les travailleurs palestiniens qui travaillent en Israël, et les travailleurs licenciés ne touchent rien. Les palestiniens qui travaillent dans les colonies n’ont aucun droit, alors que c’est le Code du travail israélien qui devrait s’appliquer.

 

●  Le Hamas est-il ou peut-il devenir un danger pour les libertés syndicales ?

M. Odah  Dans un pays où il y a 900 000 personnes en dessous du seuil de pauvreté, il n’y a pas de séparation entre musulmans et chrétiens, tous sont victimes de l’occupation ! Ici, même les enfants demandent pourquoi les casques bleus ne viennent-ils pas en Palestine pour protéger les palestiniens contre l’occupant. Et moi je me demande pourquoi Xavier Solana (6) a accepté de rencontrer Liebermann (ministre d’extrême droite qui vient d’entrer dans le gouvernement israélien d’union nationale) et refuse de rencontrer le Hamas, alors que Liebermann est un fasciste, pourquoi les pays démocratiques n’interrompent-ils pas leurs relations avec Israël tant que ce pays garde cet homme dans son gouvernement ?

 

En tant que militant du Fatah, Mahmoud considère que ceux qui soutiennent le Hamas aident Israël et les Américains. Pour Mahmoud, le Hamas a été mis en place par les gouvernements israélien et américain et pour déstabiliser l’OLP. Israël se réjouit de la venue du Hamas au pouvoir qui lui sert de prétexte à couper les vivres aux Palestiniens et les obliger ainsi à partir.

Pour conclure, Mahmoud nous invite au congrès qui aura lieu en 2007 en Égypte.

 

Rencontre avec des travailleurs de l’hôpital gouvernemental de Beit Jaffa

 

Le groupe qui nous a reçus était composé de sept personnes dont deux femmes (une cadre et une infirmière) et cinq hommes (infirmiers, médecins, radiologues…).

 

●  Comment faites-vous pour vivre sans salaire depuis 8 mois ?

 

En France, vous avez la Sécurité sociale, nous avons la sécurité familiale. Les grévistes font des petits boulots puis il y a des membres de la famille qui travaillent dans le secteur privé, les femmes qui revendent leurs bijoux et les hommes leur voiture.

 

●   Nous avons croisé des militants du Hamas qui nous disent que la grève est instrumentalisée par le Fatah, qu’en pensez-vous ?

 

Notre grève, en tout cas ici, n’est pas politique, même si nous savons que certains syndicats d’enseignants se sont créés pour faire tomber le Hamas. Dans cet hôpital où la grève est totale, tous les patients ont été renvoyés chez eux. Une partie de ceux qui font grève ont voté Hamas et sont en grève, y compris pour se faire respecter par ce nouveau gouvernement, de même qu’ils étaient grève quand c’était le Fatah qui était au pouvoir.

 

Ne craignez-vous pas que votre grève défavorise les pauvres qui n’ont que l’hôpital public pour se soigner, les riches trouveront toujours le moyen de se faire soigner ?

 

Non, d’abord qui est plus pauvre qu’un travailleur qui n’a rien touché depuis 9 mois ?

Ensuite, nous recevons les urgences, les cas graves. Notre cancérologue travaille « normalement » et nous envoyons tous les autres sur les hôpitaux privés qui les soignent tout en sachant qu’ils ne seront pas payés. C’est leur façon d’être solidaires de notre grève.

 

Il y a-t-il des négociations ?

 

Des négociations sont en cours avec le gouvernement actuel, notre unique revendication, ce sont les salaires. La concession que nous faisons c’est l’étalement jusqu’en avril 2007 du paiement des salaires en retard. Mais depuis une semaine nous n’avons plus de réponse, alors nous projetons de durcir la grève en ne recevant même plus les urgences.

 

Quelles perspectives politiques voyez-vous ?

 

La grève peut pousser le Fatah et le Hamas à former un gouvernement unitaire, mais de toute façon le problème est international, puisque les gouvernements américains, israéliens et européens ont supprimé les aides. Tout le monde semble indifférent à l’occupation que nous subissons. Mais nous ne sommes pas pour autant antisémites. Nous ne faisons que nous opposer à l’occupation et à la colonisation.

 

Comment peut-on vous apporter notre solidarité ?

 

C’est surtout au niveau médiatique que vous pouvez nous aider. Notre plus grande souffrance, ce ne sont pas les divergences entre le Fatah et le Hamas. Notre plus grande souffrance c’est l’occupation ! En France, pour les massacres des juifs, certains ont dit qu’ils ne savaient pas, mais en ce qui concerne les palestiniens, vous savez ! Vous connaissez l’indignité que nous subissons alors pourquoi restez-vous silencieux ?

 

 

Clandestin dans son propre pays

 

Le médecin francophone que nous avons rencontré est sorti de Palestine plus de trois ans pour ses études. Une loi israélienne stipule qu’un ressortissant palestinien qui est sorti plus de trois ans n’a plus le droit de revenir. Il est donc devenu clandestin dans son propre pays. Ils seraient 55 000 dans cette situation !

 

 

Notes

 

(1) DWRC : Centre pour les droits et la démocratie des travailleurs (Democracy and Workers' Rights Center). C’est une association à but non-lucratif fondée en 1993 par un regroupement de syndicalistes, juristes, universitaires et personnalités politiques. Opposé à la politique de la confédération PGFTU, le DWRC milite notamment pour les droits de l’Homme, sur le plan économique, social et culturel. Le DWRC aide à la construction de syndicats de salariés et développe pour cela une importante activité de formation de militant(e)s. http://www.dwrc.org/pages/index.aspx

(2) Hamas : Fondé officiellement en 1987, le Hamas (Mouvement de résistance islamique) est le plus important mouvement islamiste palestinien. Considéré comme une organisation terroriste par l’Union européenne, le Canada, les USA et Israël, le Hamas a remporté les élections législatives palestiniennes de 2006. Une partie de sa popularité parmi les couches sociales les plus pauvres repose sur ses programmes d'aide et de formation, avec le financement d'un certain nombre d'activités économiques locales : création d'orphelinats, de dispensaires, élevage, production de vêtements pour l'emploi des femmes, mise en place de réseaux scolaire, etc. http://fr.wikipedia.org/wiki/Hamas

(3) PGFTU : Fondée en 1965, la PGFTU (The Palestine General Federation of Trade Union) est la confédération syndicale palestinienne historique. Elle est étroitement liée au Fatah. http://www.pgftu.org/aboutus.html

(4) Fatah : Fondé en 1959, le Fatah est une organisation politique et militaire laïque longtemps représentée par Yasser Arafat. Le Fatah est membre consultatif de l’Internationale socialiste. Au pouvoir de 1996 à 2006, il lui est notamment reproché les échecs de l’Autorité palestinienne et la croissance de la corruption. Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne depuis janvier 2005 appartient au Fatah. http://fr.wikipedia.org/wiki/Fatah

(5) Bureau International du travail (BIT) : fondé en 1919, le BIT est depuis 1946 une institution spécialisée de l’ONU sensée promouvoir les droits des travailleurs, améliorer leurs conditions de travail et lutter contre le chômage. Son siège est à Genève. Son Conseil d’Administration de 53 membres compte 14 représentants de confédérations syndicales de salariés.

(6) Xavier Solana : de nationalité espagnole, il coordonne la politique étrangère de l’Union européenne. Xavier Solana a été secrétaire général de l’OTAN de 1995 à 1999.

 

Aline et Véronique (SUD Santé-Sociaux) Novembre 2006