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Mexique

Mexique : à la rencontre des zapatistes

Juliette (SUD Étudiant) et Pascal (SUD PTT)

mise à jour : janvier 2007

 

Mexique : à la rencontre des zapatistes

 

Fondée en 1983, « L'armée zapatiste de libération nationale1 » (en espagnol : Ejército Zapatista de Liberación Nacional, EZLN) est une armée révolutionnaire incarnant la résistance des populations indigènes du Chiapas, une région pauvre du sud du Mexique comptant moins de 5 millions d’habitants. À l'exception du soulèvement de janvier 1994, l’EZLN n’a jamais fait usage de ses armes ou commis d’attentats. Les zapatistes ont peu à peu constitué des communes autonomes autogérées indépendantes de celles contrôlées par le gouvernement officiel.

Depuis 1993, un des principaux animateurs de l’EZLN est un militant se faisant appeler le « Sous-commandant Marcos », en abrégé « El sub », et plus récemment « Sous-délégué Zéro ». Marcos ne se présente jamais en public sans son célèbre passe-montagne (et accessoirement sa pipe).

Le nom de zapatiste vient du révolutionnaire mexicain Emiliano Zapata2 , l’un des principaux dirigeants de la révolution mexicaine3 de 1910, assassiné en 1919.

En 2005, l’EZLN publie la « Sixième Déclaration de la Forêt Lacandone » dans laquelle elle fait le bilan de sa lutte depuis 1994. L’EZLN y propose également la mise en chantier d'un programme de lutte au niveau du Mexique fédérant les indiens, les travailleurs, les jeunes, les femmes, les associations, les organisations politiques et les syndicats qui se reconnaissent dans cette démarche. Pour préparer ce programme, l'EZLN propose à toutes ces composantes "d'en bas et à gauche", de rencontrer une délégation réduite de l'EZLN, qui ferait le tour des Etats du Mexique de janvier à juin 2006, donc au moment où se mettait en place la campagne électorale pour les élections présidentielles et législatives de juillet 2006. Cette tournée zapatiste a été appelée « l’Autre campagne » (en espagnol, « la Otra Campagna »). C’est dans ce contexte que deux militants normands de Solidaires, Pascal (SUD Ptt) et Juliette (SUD Étudiant), ont voyagé au Mexique au printemps 2006. Ils racontent ci-dessous une partie de leur voyage.

 

 

 « L’autre campagne »

 

Après être allés à Oventic (voir encadré), nous nous sommes rendu dans le Guerrero, un Etat de la côte Pacifique, afin d'y retrouver la caravane zapatiste de « l’Autre campagne ». Nous avons eu quelques difficultés pour la rejoindre car les lieux et les dates du passage de la caravane n'étaient donnés que très peu de temps à l'avance.

C'est finalement à Atoyac de Alvarez, un gros bourg situé à l'intérieur des terres, que nous avons pu retrouver la caravane.

Le premier contact a été assez surprenant car quelques minutes avant le début du meeting prévu sur la place centrale, une engueulade extrêmement violente a opposé deux groupes de manifestants. Finalement le meeting a été annulé et nous nous sommes retrouvés dans une école où devait se tenir une réunion de membres et sympathisants de la Otra. Après deux heures d'attente, un militant du collectif du Guerrero nous annonça que la réunion était également annulée. D'après les explications que nous avons eues, les membres de l'organisation "Campésina de la Sierra Sur" accusaient l'autre groupe, "le conseil civique communautaire Lucio Cabanas", de collusion avec les para militaires et d'être responsables d'assassinats perpétrés par ces para militaires. Dans l'impossibilité de trancher entre les deux organisations, l'EZLN avait alors préféré annuler toutes les activités prévues. Quant à Marcos, il est resté invisible toute la soirée…

Le soir, dans l'école, l'atmosphère était un peu pesante…

Le lendemain matin, après quelques difficultés pour trouver deux places dans la caravane, les voitures étant déjà bien remplies, départ vers Agua Caliente.

La caravane se compose d'une vingtaine de voitures, dont la camionnette du « Sub » (le sous commandant Marcos). Les membres de la caravane forment un ensemble assez hétéroclite, avec un groupe du Parti Communiste Marxiste-Léniniste du Mexique (mais qui n'a aucune référence à Staline ou à Mao), des punks, des libertaires, des baba-cools, des journalistes professionnels et des médias alternatifs, deux équipes de cinéastes, et quelques coordinatrices et coordinateurs un peu débordés mais efficaces quand même.

La coordination du Guerrero avait en plus plusieurs camions et pick-up remplis de militants. Durant les déplacements, la caravane est précédée, suivie, surveillée, photographiée par des flics de toutes sortes, et des flics au Mexique ça ne manque pas !

Rapidement, avec la traversée de villages et les ralentissements de la police, la caravane se scinde en plusieurs tronçons et comme nous sommes dans une des dernières voitures, nous arrivons à la fin du meeting de Agua Blanca, juste pour entendre les derniers mots de Marcos, le voir foncer dans sa camionnette qui démarre immédiatement, tandis que tout le monde se disperse pour rejoindre son véhicule.

Après avoir contourné Acapulco en provoquant quelques bouchons, nous arrivons à Aguas Calientes au bout d'une route qui ressemble de plus en plus à une piste. Des peintures fraîches souhaitent la bienvenue à la caravane et rappellent la raison de notre présence. Toute la région est mobilisée contre la construction d'un barrage hydraulique qui noierait les terres des paysans. Les communautés se sont cordonnées dans le CECOP (Communautés Opposées au Barrage de la Parota). Elles ont décidé de refuser les expulsions y compris par les armes. Plus d'un millier de paysans, hommes et femmes sont réunis sous d'immenses toiles de plastique pour un meeting. Beaucoup d'hommes portent des machettes d'un mètre de long. Les discours des militants du CECOP sont violents, ponctués de mots d'ordre repris par la foule. Le gouverneur Zeferino Torreblanca est particulièrement visé par les intervenants. Il appartient au PRD, le parti qui presque fera jeu égal avec le parti au pouvoir lors des élections de juillet 2006. Puis c'est à Marcos de parler. Le « Sub » parle d'une voix douce, sans effet oratoire, sans chercher à faire monter la pression :

 

 

"Nous apportons un message très simple de nos chefs, les commandants et commandantes indigènes qui représentent les communautés zapatistes dans les montagnes du sud-est mexicain. Nous voulons vous dire d’abord avec nos mots simples que nous admirons votre lutte, que nous la respectons, et que vous êtes pour nous un exemple, des maîtres qui enseignent ce que doit être la dignité de nos terres. Nous voulons vous dire qu’à partir de la « Sixième Déclaration de la Forêt Lacandone » et de « l’Autre Campagne », en tant que zapatistes, nous sommes en train de changer la géographie de ce pays selon notre façon de penser d’indiens mayas ; la géographie a changé et le fleuve Papagayo coule aussi dans les montagnes du sud-est mexicain.

C’est pourquoi nous voulons prévenir Vicente Fox et son bras jaune et noir qui est Zeferino Torreblanca que si l’armée attaque ces terres, elle devra attaquer aussi les montagnes du Sud Est mexicain. En ces mots simples qui sont les nôtres, c’est là notre engagement : leur barrage, ils ne pourront le faire qu’au prix d’une guerre dans le Sud Est mexicain.

 

Compañeros et compañeras, nous apportons aussi un autre message de l’Autre Campagne. Dans la Sixième Déclaration et dans l’Autre Campagne, il n’y a pas seulement l’Armée Zapatiste de Libération Nationale et le Conseil des Ejidos (4) et Communautés Opposées au Barrage de la Parota (CECOP). Il y a aussi d’autres organisations de tout le pays, des organisations politiques de gauche, des peuples indiens, des organisations sociales paysannes, des syndicats, des organisations d’ouvriers, d’enseignants, d’étudiants, de jeunes, de femmes, de vieillards, d’enfants, il y a des familles et il y a des individus aussi. Nous sommes présents dans pour alltoute la république, et ce que nous faisons à présent, c’est de passer par tous les États pour nous connaître les uns les autres.

 

Ce que veulent faire ici les gouvernements (5) est un crime, et s’ils y arrivent, c’est parce qu’ils se sont cachés pour le faire, parce qu’ils ont trompé les gens, qu’ils ont triché. Nous savons tous très bien ce que ce barrage va signifier pour ces terres : la destruction et la mort. Ces paysans et comuneros (6) qui ont cru les mensonges du gouvernement, en réalité ils croient qu’il faut le remercier, et laisser entrer dans la maison le voleur qui non seulement va nous voler, mais va aussi assassiner notre famille et nous-mêmes.

Ce qu’ont fait le gouvernement fédéral et celui de l’État, c’est bâtir un gigantesque mensonge pour pouvoir construire le barrage. Nous, nous savons que vous avez lutté dur, que cela vous a coûté des souffrances et des morts, et que vous avez enduré en plus le discrédit jeté sur vous par les médias. Nous savons que dans beaucoup de journaux, ainsi qu’à la radio et à la télé, on a dit que vous étiez une minorité, on a dit que vous étiez manipulés par d’autres forces politiques, on a dit qu’il y avait des intérêts étrangers derrière vous. Mais nous, là-bas, dans les montagnes du Sud-est mexicain, nous savons ce que cela veut dire. Nous savons qu’à chaque fois qu’il y a un mouvement authentique, légitime, digne, rebelle, aussitôt les grands médias commencent à déverser leurs mensonges pour que les gens ne le soutiennent pas et pour qu’ils ne le rejoignent pas. De même qu’ils vous ont calomniés et ont dit des mensonges sur vous, ils l’ont fait aussi sur nous et sur beaucoup d’autres mouvements et luttes d’un bout à l’autre du pays ; ce qui est en train de se passer sous nos yeux, c’est une nouvelle guerre de conquête. Ne croyez pas que les gouvernements vont garder la terre et le barrage, ils vont les vendre à de grands capitalistes européens ou nord-américains. C’est l’argent étranger qui est derrière tout ça, et ils veulent nos terres, nos terres en tant que paysans, nos terres en tant que peuples indiens, ils veulent nous prendre jusqu’à notre pauvreté, ils ne se contentent pas des grandes richesses qu’ils possèdent, ils veulent encore nous prendre la seule chose qui nous reste : être pauvres. Ils veulent nous tuer, nous détruire, nous effacer de ces terres.

Et ils veulent en plus nous convaincre de réunir une assemblée et de voter pour mourir, pour abandonner ces terres, pour avoir à chercher du travail aux États-unis ou ailleurs, pour voir détruites notre histoire et celle de nos ancêtres, et ils croient qu’ils vont trouver les gens prêts à ça.

 

Et nous avons rencontré des gens comme vous dans tout le Mexique, des gens qui ne sont pas prêts à être détruits, qui ne sont pas prêts à ce que ce drapeau, qui à présent flotte avec dignité sur ces terres, soit vendu, traîné dans la boue et prostitué comme le fait le gouvernement de Fox et ceux des différents partis politiques. Nous, ce que nous sommes en train de faire, c’est de nous mettre d’accord, car nous en avons plus qu’assez, nous en avons marre qu’ils veuillent s’introduire sur nos terres, dans nos maisons, qu’ils nous volent sur le prix des produits de nos champs, qu’ils nous volent sur nos salaires, qu’ils nous volent en nous faisant payer au prix fort ce que nous consommons, l’électricité, l’eau, le gaz, l’impôt foncier, l’assainissement. Les prix de tous les services publics augmentent, pour nous, ceux d’en bas, alors que, pour les puissants, ils baissent, quand on ne leur en fait pas cadeau. Tout ce projet de barrage est fait pour favoriser les grandes entreprises touristiques, industrielles et commerciales. Aucun paysan ne va en bénéficier, ni aucun quartier pauvre, c’est pour cela qu’ils y portent tant d’intérêt, c’est parce que c’est l’argent des puissants qui est derrière ce projet. Sans doute qu’ils en ont assez pour acheter les médias et déverser leurs mensonges, et dire que c’est une petite minorité qui s’oppose au barrage de La Parota, car nous voyons clairement en ce moment que ce n’est pas une minorité.

 

Nous voyons aussi, après enquête, que ceux qui se prétendent les représentants des communautés et des ejidos5 d’ici sont achetés, sont des menteurs, et ce sont eux qu’on voit sur les photos déclarer que le barrage va apporter de grands avantages. Il ne va rien apporter d’autre que la mort et la destruction.

 

Nous, nous connaissons cela, mais nous en avons marre, parce que nous l’avons vu dans tous les Etats de la République. Alors nous disons ça suffit comme ça de rester dans nos maisons et sur nos terres avec la machette dégainée, en attendant l’heure où ça les prendra, ces salauds, de venir nous voler. Ce que nous disons, c’est qu’il vaut mieux nous unir et aller les chercher. Aller les virer, aller les renverser, Zeferino, Fox, et tous ceux d’en haut.

Ce que nous proposons dans l’Autre Campagne c’est un mouvement national, pas seulement à La Parota, pas seulement au Chiapas, pas seulement au Guerrero, mais dans tout le pays, partout où il y a des gens comme vous, compañeros et compañeras, qui y sont prêts. Il ne s’agit pas de nous soulever pour changer de gouvernement, nous allons nous soulever pour changer de pays. Il s’agit de renverser le gouvernement central et de foutre à la porte du pays tous les riches, les grands propriétaires des hôtels, des centres touristiques, des banques, des commerces, de l’industrie, des terres, les grands propriétaires terriens. Qu’ils s’en aillent. Eux, ils ne travaillent pas, leur force, c’est qu’ils ont les politiciens, et la police, et l’armée, pour nous dépouiller de nos terres, pour nous prendre la richesse que nous créons.

 

Nous avons vu à bien des endroits que les gens qui s’organisent eux-mêmes, sans avoir besoin de riches ni de patrons, peuvent faire avancer une communauté, une société. Nous avons vu, pas seulement dans nos communautés mais aussi en d’autres lieux du pays, que quand les gens s’organisent et virent celui qui commande, le chef, le propriétaire, ils peuvent vivre mieux parce qu’ils s’organisent bien et qu’ils s’organisent collectivement.

Alors nous disons : pourquoi faudrait-il supporter ce système, pourquoi faudrait-il supporter ces criminels, et en plus voter pour eux, et en plus leur payer le salaire qu’ils s’octroient ? Alors c’est nous qui devons décider maintenant. Il ne s’agit pas de choisir un parti politique parmi ceux qui se chamaillent pour la présidence. Ce dont il s’agit c’est de choisir quel chemin nous allons prendre, si nous allons continuer à attendre qu’ils nous menacent, qu’ils déversent sur nous leurs mensonges, qu’ils veuillent nous tuer, qu’ils envoient l’armée massacrer des gens innocents, ou bien si, une bonne fois, nous nous organisons tous, nous les renversons du gouvernement et nous les virons du pays, ou nous les foutons en taule, ce qui est la vraie place de la majorité d’entre eux.

C’est ça que nous avons entendu dans tous les États. Partout, nous avons entendu la même rage que nous voyons ici, la même indignation, la même décision de se battre. C’est cela que nous préparons, un soulèvement national, civil et pacifique, mais qui ne va pas s’arrêter pour mettre au pouvoir un autre qui nous opprimera encore. Qui ne va pas s’arrêter tant que nous n’aurons pas détruit le système qui nous maintient dans la misère, le système qui veut nous dépouiller de la terre, le système qui nous expulse de notre propre pays pour aller chercher du travail de l’autre côté [Ndt : c'est-à-dire aux États-unis] , le système qui veut détruire la nature, et le système qui veut nous tuer pour ce que nous sommes, des peuples indiens et des paysans.

 

Nous devons renverser ce système, et nous devons mettre à bas aussi ses serviteurs, ces mauvais gouvernants qui à présent font bonne figure pour que nous votions pour eux. Au lieu de regarder vers le haut pour voir qui dit une chose et qui dit l’autre, et coucouroucoucou et je ne sais quoi — par moments, on dirait un zoo, là-haut — nous, ce que nous proposons, c’est de regarder vers le bas, de vous regarder entre vous et de voir la force, la dignité et la rébellion que vous avez, et de vous tourner pour regarder vers d’autres États, vers d’autres endroits du Guerrero, vers d’autres endroits du sud, du sud-est, du centre, de l’ouest, du nord du pays. Et vous allez voir que nous allons en trouver des milliers et des milliers, des hommes et des femmes, des gens d’en bas humbles et simples qui sont en train de chercher tout bonnement le chemin pour qu’on se mette d’accord.

Nous ne vous demandons pas d’abandonner votre organisation, ni d’entrer dans un parti politique ou de passer du côté de quelqu’un d’autre. Ce que nous vous demandons, en tant qu’organisation, en tant que CECOP, c’est de vous maintenir, de vous renforcer, et d’unir votre lutte à celle d’autres compañeros et compañeras. Que nous puissions dire ensemble, (comme aujourd’hui nous disons que si l’armée attaque vos communautés, elle devra nous attaquer nous aussi car nous le considérerons comme une attaque contre l’EZLN), que nous puissions dire aux peuples qui sont comme celui-ci, qui sont comme le nôtre à d’autres endroits de la république que s’ils les touchent, que s’ils les attaquent, nous répondrons tous ensemble, chacun depuis le lieu où il se trouve.

 

Mais il ne s’agit pas seulement de nous mettre d’accord pour nous défendre, compañeros et compañeras, il s’agit de nous mettre d’accord pour changer les choses une fois pour toutes de haut en bas. Peut-être que par les plus âgés d’entre vous, ou par les corridos (7), ou par les livres d’histoire, vous avez entendu parler de la Révolution mexicaine, de Villa, de Zapata ; peut-être avez-vous entendu parler de Morelos et Hidalgo lors de la Guerre d’Indépendance ; ce que nous allons faire à présent a le nom et le visage de chacun d’entre vous. Il n’est pas question d’un dirigeant, il n’est pas question d’une seule organisation qui marcherait en tête, mais que chacun d’entre nous prenne sa place et que nous relevions ce pays « à partir d’en bas », en le secouant bien fort pour que tombent tous les mauvais gouvernants et les riches, et que nous puissions l’étendre à nouveau, comme cela doit se faire, en bas, pour qu’il soit bien à plat, égal et uni.

 

Alors nous disons : pourquoi faudrait-il supporter ce système, pourquoi faudrait-il supporter ces criminels, et en plus voter pour eux, et en plus leur payer le salaire qu’ils s’octroient ? Alors c’est nous qui devons décider maintenant. Il ne s’agit pas de choisir un parti politique parmi ceux qui se chamaillent pour la présidence. Ce dont il s’agit c’est de choisir quel chemin nous allons prendre, si nous allons continuer à attendre qu’ils nous menacent, qu’ils déversent sur nous leurs mensonges, qu’ils veuillent nous tuer, qu’ils envoient l’armée massacrer des gens innocents, ou bien si, une bonne fois, nous nous organisons tous, nous les renversons du gouvernement et nous les virons du pays, ou nous les foutons en taule, ce qui est la vraie place de la majorité d’entre eux.

 

C’est ça que nous avons entendu dans tous les États. Partout, nous avons entendu la même rage que nous voyons ici, la même indignation, la même décision de se battre. C’est cela que nous préparons, un soulèvement national, civil et pacifique, mais qui ne va pas s’arrêter pour mettre au pouvoir un autre qui nous opprimera encore. Qui ne va pas s’arrêter tant que nous n’aurons pas détruit le système qui nous maintient dans la misère, le système qui veut nous dépouiller de la terre, le système qui nous expulse de notre propre pays pour aller chercher du travail de l’autre côté , le système qui veut détruire la nature, et le système qui veut nous tuer pour ce que nous sommes, des peuples indiens et des paysans.

 

Nous devons renverser ce système, et nous devons mettre à bas aussi ses serviteurs, ces mauvais gouvernants qui à présent font bonne figure pour que nous votions pour eux. Au lieu de regarder vers le haut pour voir qui dit une chose et qui dit l’autre, et coucouroucoucou et je ne sais quoi — par moments, on dirait un zoo, là-haut — nous, ce que nous proposons, c’est de regarder vers le bas, de vous regarder entre vous et de voir la force, la dignité et la rébellion que vous avez, et de vous tourner pour regarder vers d’autres États, vers d’autres endroits du Guerrero, vers d’autres endroits du sud, du sud-est, du centre, de l’ouest, du nord du pays. Et vous allez voir que nous allons en trouver des milliers et des milliers, des hommes et des femmes, des gens d’en bas humbles et simples qui sont en train de chercher tout bonnement le chemin pour qu’on se mette d’accord.

Nous ne vous demandons pas d’abandonner votre organisation, ni d’entrer dans un parti politique ou de passer du côté de quelqu’un d’autre. Ce que nous vous demandons, en tant qu’organisation, en tant que CECOP, c’est de vous maintenir, de vous renforcer, et d’unir votre lutte à celle d’autres compañeros et compañeras. Que nous puissions dire ensemble, (comme aujourd’hui nous disons que si l’armée attaque vos communautés, elle devra nous attaquer nous aussi car nous le considérerons comme une attaque contre l’EZLN), que nous puissions dire aux peuples qui sont comme celui-ci, qui sont comme le nôtre à d’autres endroits de la république que s’ils les touchent, que s’ils les attaquent, nous répondrons tous ensemble, chacun depuis le lieu où il se trouve.

Mais il ne s’agit pas seulement de nous mettre d’accord pour nous défendre, compañeros et compañeras, il s’agit de nous mettre d’accord pour changer les choses une fois pour toutes de haut en bas. Peut-être que par les plus âgés d’entre vous, ou par les corridos , ou par les livres d’histoire, vous avez entendu parler de la Révolution mexicaine, de Villa, de Zapata ; peut-être avez-vous entendu parler de Morelos et Hidalgo lors de la Guerre d’Indépendance ; ce que nous allons faire à présent a le nom et le visage de chacun d’entre vous. Il n’est pas question d’un dirigeant, il n’est pas question d’une seule organisation qui marcherait en tête, mais que chacun d’entre nous prenne sa place et que nous relevions ce pays à partir du bas, en le secouant bien fort pour que tombent tous les mauvais gouvernants et les riches, et que nous puissions l’étendre à nouveau, comme cela doit se faire, en bas, pour qu’il soit bien à plat, égal et uni.

 

Compañeros et compañeras, c’est cela, « l’Autre Campagne ». Nous ne sommes pas à la recherche d’un poste, nous sommes à la recherche d’un autre pays. Dans chaque État où nous passons nous le trouvons. Tout ce qui nous manque, c’est de nous mettre tous d’accord pour commencer à faire marcher les choses à partir d’en bas, du pas des gens simples et humbles, avec leurs bras, avec leurs mains, avec leurs yeux et leur parole. Voici ce que nous vous apportons, voici ce que nous vous proposons. Quelle que soit votre décision, que vous entriez ou pas dans l’Autre Campagne, vous pouvez compter sur le soutien inconditionnel des communautés zapatistes et des troupes de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale. Merci."

 

 

Traduction du discours de Marcos : Patrick (SUD Éducation 76/27)

 

Après le meeting et un repas communautaire, la réunion des adhérents de La Otra se tient dans la cour de l'école. En présence de deux ou trois cents personnes, à titre personnel ou représentant de leur communauté, chacun et chacune peut prendre la parole, témoigner, proposer. Il fait nuit noire quand Marcos conclut la réunion.

Le lendemain matin la caravane repart avec quelque retard pour un lieu particulièrement symbolique, El Charco.

Le 7 juin 1998, l'armée fédérale y a assassiné 10 indiens Mixtéques et un étudiant de l'université de Mexico.

Pour arriver à El Charco, il faut abandonner les voitures et s'entasser dans les camions et les pick-up qui peuvent grimper une piste qui s'enfonce dans les montagnes.

La réunion à El Charco est un mélange de meeting et de réunion d'adhérents. Représentants des communautés indiennes, survivants du massacre, militants d'associations se succèdent au micro. Ils y dénoncent la guerre que mène l'armée contre les communautés, assassinats, viols, stérilisations forcées…

Là aussi le rejet des partis politiques traditionnels est clairement exprimé, ainsi que la détermination à créer " le pouvoir populaire".

Marcos s'y exprimera en tant que porte-parole des communautés indiennes zapatistes parlant à leurs frères et sœurs mixtèques et tlapanèques. Il reprendra les thèmes de "la otra" et en réponse à une question directe, réaffirmera son refus de se mêler à la campagne électorale.

 

Pour suivre "La Otra Campagna" : aller sur le site http://www.enlacezapatista.ezln.org.mx/  et le site du journal « La jornada » http://www.jornada.unam.mx/ultimas

 

 

Oventic

 

Oventic C'est la communauté zapatiste la plus facilement atteignable, à une heure environ de San Cristobal de Las Casas. Pour y aller, on peut prendre un taxi collectif à côté du marché de San Cristobal. La route serpente dans les montagnes. Quelques kilomètres avant Oventic un panneau avertit "vous entrez en territoire Zapatiste", mais des pick-ups bourrés de militaires en tenue de combat patrouillent aussi sur cette route.

Arrivés à Oventic, deux femmes masquées d'un foulard nous demandent nos papiers puis nous introduisent dans une cabane où elles nous questionnent sur les raisons de notre visite. Nous sommes ensuite emmenés à une autre cabane où nous rencontrons trois membres encagoulés (deux hommes et une femme) de la "commission d'explication" qui nous parleront des conditions de la lutte des zapatistes depuis 1994, puis nous proposeront plusieurs possibilités d'exprimer notre solidarité.

D'abord la solidarité politique en popularisant leur lutte, au travers d'articles de presse, de débats, etc.

Si l'on veut une solidarité plus concrète, il est possible de soutenir financièrement des réalisations mises en place dans les communautés. Sur place, il est possible de participer à des projets, notamment dans les secteurs de la santé ou de l'éducation. On peut aussi chercher des débouchés en France pour les produits des zapatistes (café, tissus, artisanats…). Nous avons pu ensuite nous promener librement dans le village. A Oventic, il y a une école, un centre de santé, plusieurs boutiques d'artisanat, tous les bâtiments sont peints de dessins, mots d'ordres, portraits,…

 

 

 

Post scriptum :

 

Le 3 mai 2006, La police attaque les habitants du village d'Atenco, dans la banlieue de Mexico, qui protestaient contre la construction d'un hypermarché : un tué, des dizaines de blessés, 200 arrestations, des viols perpétrés par des policiers déchaînés. La Otra Campana qui séjournait à ce moment dans la capitale se mobilise pour organiser la solidarité et arrête son périple pendant plusieurs mois. En septembre Marcos reprend la route et visite les Etats du Nord du Mexique, où il rencontre les travailleurs des maquiladoras (usines implantées au Mexique dans des "zones franches" par des entreprises américaines pour profiter des bas salaires mexicains et de l'absence de syndicats), des peuples indigènes, et de nombreuses organisations de la société civile. Et pendant ce temps-là, dans l'Etat d'Oaxaca, au Sud du pays, une rébellion qui doit beaucoup au Zapatisme secoue le pouvoir en place. Mais ceci est une autre histoire...

 

Notes

1. http://fr.wikipedia.org/wiki/Armée_zapatiste_de_libération_nationale

2. http://fr.wikipedia.org/wiki/Emiliano_Zapata

3. http://fr.wikipedia.org/wiki/Révolution_mexicaine

4. Ejidos : terres collectives d'un village ou d'une communauté indienne.

5. Les gouvernements sont celui de l’État de Guerrero et le Gouvernement Fédéral

6. Comuneros : paysans appartenant à une communauté utilisant les terres collectives.

7. Chansons populaires qui se transmettent de génération en génération.

 

Par Juliette (SUD Étudiant) et Pascal (SUD PTT)