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La marchandisation de l’École en Europe : tout est à vendre !

Fédération SUD Éducation

mise en ligne 31/01/2007

La marchandisation de l’École en Europe : tout est à vendre !

Par la  Depuis plus d’une dizaine d’années, l’Europe est le lieu d’une triple attaque libérale de ses systèmes éducatifs, du primaire au supérieur, aucun niveau n’étant épargné.

On assiste tout d’abord à une lente mais certaine privatisation de l’éducation au profit des grandes entreprises. Celle-ci se manifeste par la présence de leurs représentants dans le conseil d’administration de certains établissements, voire l’introduction de capitaux privés. Simultanément on assiste à la croissance de l’enseignement privé sous contrat, notamment en France. Ce deuxième phénomène est favorisé par la dégradation des conditions d‘enseignement dans le public, du fait de la baisse constante des moyens qui lui sont alloués. Ainsi les fonds et le contrôle publics de l’éducation se réduisent sans cesse. La participation de capitaux privés au financement des écoles anglaises, décidée par Tony Blair, au mois de février 2006, est à l’ordre du jour dans d’autres pays d’Europe.

On assiste également à une ouverture du « marché de l’éducation » aux intérêts privés : fournitures, matériel « pédagogique », informatique et technologies, sponsoring, représentent en effet un marché considérable.

Enfin, c’est dans la définition même des contenus des programmes scolaires et des missions de l’École que l’on assiste à une libéralisation croissante : il s’agit d’adapter l’école aux besoins du marché, de faire une école de l’efficacité économique et du respect des institutions libérales conçues comme seules alternatives possibles dans le monde contemporain à la place d’une École de l’égalité et de l’émancipation pour tous. Flexibilité, mobilité, rentabilité, concurrence, voilà les principes qui motivent les différentes attaques que subissent à présent nos systèmes éducatifs.

 

Scénario de science-fiction digne d’une mauvaise copie d’Orwell (1) ? Pas du tout, le processus est déjà bien avancé. Voici comment les institutions internationales (OCDE (2), Commission européenne), sur les recommandations du patronat européen ERT (3), UNICE (4)  procèdent depuis 10 ans avec la complicité des classes politiques européennes, processus dans lesquels les socialistes n’ont pas été en reste (5).

Pour mieux comprendre ce processus, il faut se tourner du côté des rapports des dits « experts » de l’OCDE et des membres de l’ERT, ainsi que du côté de différentes institutions de l’Union Européenne. Pour résumer, leur politique repose sur cinq dogmes libéraux, dont le principal est le prétendu manque de compétitivité de l’Europe et la responsabilité des systèmes éducatifs en la matière :

  1. les systèmes d’éducation et de formation ignoreraient les exigences de compétitivité,

  2. les systèmes éducatifs seraient trop rigides,

  3. les systèmes d’éducation et de formation actuels se fondant exclusivement sur des accréditations formelles, seraient trop éloignés des exigences du marché du travail,

  4. ces mêmes systèmes développeraient une structure élitiste qui les mettrait à l’écart des besoins économiques réels,

  5. ces systèmes, enfin, rendraient les individus moins imaginatifs et moins entreprenants, car moins responsables (6).

Les grandes étapes du processus

1989

Publication du rapport de l’ERT, « Éducation et compétences en Europe », qui affirme que « l’offre de l’éducation ne correspond pas à la demande », c’est-à-dire à la demande des industriels. Il y aurait ainsi une inadaptation de la formation au marché en perpétuel mouvement.

 

1995

La Direction générale de l’éducation de la Communauté européenne (DGXXII), dont la directrice est alors Edith Cresson, publie un « Livre blanc sur l’éducation et la formation : enseigner et apprendre, vers la société cognitive ». Il prône l’« autonomie » des écoles et le « rapprochement école-entreprise ». Ce thème deviendra un des leitmotivs des réformes à venir.

 

1998

Les experts de l’OCDE publient le rapport « Analyses des politiques d’éducation », dont le thème est le désormais célèbre « apprentissage tout au long de la vie » : il faut « apprendre à apprendre », entendez apprendre à être flexible, mobile et à s’adapter tout au long de sa vie aux besoins du marché. Il y est écrit que les écoles doivent devenir « des institutions plus ouvertes au service d’intérêts très divers et d’une large clientèle » (7). Le ministre de l’éducation Claude Allègre trouvera une source d’inspiration dans ces textes.

 

1999

Déclaration de Bologne signée par 31 ministres européens de l’enseignement selon laquelle l’Europe doit se doter d’une économie plus compétitive, notamment dans le domaine des services et des technologies (8).

 

2000

Application de cette décision à l’éducation lors du Sommet européen de Lisbonne (9) avec le projet e-learning. Il s’agit de développer dans l’UE « l’économie de la connaissance la plus compétitive du monde » et d’entamer pour cela une série de réformes en profondeur, censées secouer les archaïsmes de systèmes éducatifs qui ne sont pas adaptés au marché et coûtent trop cher à la communauté européenne. Les grandes lignes en sont l’entrée de l’École dans l’ère du numérique, une plus grande mobilité au niveau de l’Union (harmonisation des diplômes, mobilité des étudiants et des enseignants) afin d’accroître la concurrence entre régions et établissements. Il s’agit dans un premier temps de rendre l’enseignement supérieur « plus compétitif » mais surtout plus rentable. Il est prévu un désengagement massif des fonds publics dans l’éducation et l’introduction progressive de capitaux privés.

 

2003

Loi sur la décentralisation et la réforme des retraites. Conformément aux volontés des lobbies patronaux européens de désengagement de l’Etat dans les services publics, son but est, d’une part, d’alléger l’État du financement de certains personnels de l’Education nationale et, d’autre part, de réduire l’embauche de personnels enseignants titulaires en retardant leur départ à la retraite.

 

2004-2005

La réforme « LMD » (10) du supérieur, inspirée dans son contenu du rapport Attali, permet la mise en concurrence des établissements. Elle instaure les « crédits professionnels » qui vont remplacer progressivement les contenus d’enseignements généraux moins directement « utilisables » sur le marché du travail.

 

2005-2006

Le projets de Constitution européenne et de Directive Bolkestein de libéralisation des services veulent poursuivre ce travail systématique de marchandisation de l’École.

Le projet de Traité met l’accent sur la nécessité de développer l’enseignement à distance visant ainsi à concurrencer les écoles publiques et à développer le marché des technologies numériques en leur sein. Si, selon ce texte, l’État est censé conserver ses prérogatives fondamentales en la matière, la troisième partie du projet laisse planer un flou juridique, au nom du principe de libre concurrence des services entre les Etats, qui laissent redouter tous les contournements possibles du principe de la prérogative nationale. La directive Bolkestein affirme d’un côté laisser indemne l’éducation… mais de l’autre énonce toute une série d’exceptions, elles aussi assez vagues (à commencer par la définition de ce qu’est un service) pour que les firmes de l’education business puissent s’y engouffrer à loisir. Les multiples rencontres « École-Entreprise » dans les pays de l’UE continuent à préparer le terrain et à se répartir les secteurs.

 

Nul doute qu’en 2007, le prochain Sommet des ministres européens de l’éducation prendra acte de l’avancée du chantier des réformes et définira de nouveaux objectifs afin de poursuivre cette destruction systématique de l’École publique.

L’audit a commencé, la restructuration est en marche, et avec elle son cortège de laissés pour compte, à commencer par les élèves et les personnels de l’éducation considérée comme non productifs !

 

Notes

1. George Orwell (1903-1950) : écrivain britannique ayant publié en 1949 le roman futuriste « 1984 » dont l’action se passe dans un monde où règne le totalitarisme.

2. L'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) regroupe 30 pays parmi les plus développés, dont, la Suisse, les USA, le Canada, la Nouvelle-Zélande, le Mexique, la Turquie, le Japon, la Corée du Sud et la plupart des pays de l’Union européenne. http://fr.wikipedia.org/wiki/OCDE

3. European Round Table of Industrialists (ERT) : groupe de pression regroupant 45 des plus grands patrons de l’Union européenne. www.ert.be/home.aspx http://en.wikipedia.org/wiki/European_Round_Table_of_Industrialists

4. UNICE : L'union des industries de la communauté européenne (UNICE) est une organisation patronale européenne fondée par des organisations patronales nationales en mars 1958. Son président actuel est Ernest-Antoine Seillière (ex-président du MEDEF). http://fr.wikipedia.org/wiki/Union_des_industries_de_la_communauté_européenne

5. Ainsi, en France, la réforme du LMD (Licence Master Doctorat) a eu pour rédacteur et penseur Jacques Attali (ancien conseiller de François Mitterrand). La réflexion sur la privatisation des systèmes éducatifs doit beaucoup au travail d’Edith Cresson dans son livre blanc sur l’éducation. Et enfin l’ensemble des textes européens engageant cette aire du monde dans tels processus ont été signés, dans leur grande majorité, par ces mêmes socialistes, avant d’être tout simplement appliqués par les gouvernements ouvertement libéraux qui leur ont succédé au pouvoir (l’exemple le plus frappant étant l’AGCS, Accord Général sur la Commercialisation des Services, signé en 1994).

6. « Les politiques européennes d’éducation et de formation à travers les textes », Jean Luc de Meulemeester et Denis Rochat, in « L’éducation et ses contraires », revue Agone n°29/30, 2003.

7. On peut trouver d’autres « analyses » et recommandations toutes aussi édifiantes dans les rapports de l’OCDE et de l’ERT dans le livre de Nico Hirtt, L’École prostituée, l’offensive des entreprises sur l’enseignement, Éditions Labor, 2001. Et de façon plus générale sur le site de l’association belge APED http://www.ecoledemocratique.org

8. Déclaration signée par 31 ministres européens de l’enseignement réunis à Bologne le 19 juin 1999. http://www.ecoledemocratique.org/article.php3?id_article=84

9. http://www.ecoledemocratique.org/article.php3?id_article=215

10. Licence Master Doctorat http://www.sudeducation.org/article348.html