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LES CLASSES SOCIALES AUJOURD’HUI

Une bourgeoisie s’est constituée grâce au contrôle de l’appareil d’État par le parti. L’accumulation de capitaux privés provient en effet en grande partie du pillage des actifs publics lors des privatisations, de détournements de fonds ou de la corruption.

Un grand nombre de cadres politiques se sont reconvertis dans le business. Réciproquement, des entrepreneurs privés sont cooptés dans le parti, et on leur demande d’y prendre des responsabilités. Même si les dirigeants des grandes entreprises privatisées ne sont plus payés par l’État, ils sont toujours désignés par le gouvernement local, ou pour les entreprises les plus importantes par le gouvernement central. On trouve donc souvent parmi eux des parents de hauts responsables politiques.

Un renouvellement partiel du personnel dirigeant s’opère simultanément à tous les niveaux grâce à l’arrivée d’une génération de jeunes diplômés qui prennent pied dans les administrations et les entreprises.

Le type de cours dispensés aux cadres du parti et du gouvernement est révélateur.1 On y étudie les mesures à prendre pour que le PC ne finisse pas comme ses homologues roumains ou soviétiques, ou encore les moyens de transformer le PC en parti social-démocrate ou en parti libéral.

 

La « classe moyenne »2 s’est considérablement renforcée à la faveur du développement économique et représenterait environ 15 % de la population active. On trouve parmi elle les meilleurs soutiens du régime. Elle regroupe une partie de l’intelligentsia et la partie la plus qualifiée du salariat. On peut y ajouter une partie des fonctionnaires d’État travaillant dans les administrations, le parti, les syndicats et autres organismes officiels.

 

Les salariés de ce qu’il reste du secteur public représenteraient aujourd’hui moins de 20 % de la population active. Depuis 1993, autour de 40 % des emplois ont été supprimés dans ce secteur.

Une partie des anciens salariés a été mise à la retraite : 45 ans (voire 40 ans) pour les femmes, et 50 ans pour les hommes. D’autres ont été déclarés dans un premier temps sans affectation (xiagang) et ont continué à percevoir une partie de leur salaire. Ils ont été ensuite licenciés et ont alors perdu cette rémunération, ainsi que les prestations que leur procurait leur ancienne unité de travail : logement, soins de santé, éducation des enfants, retraite, etc.

Le même sort s’abat aujourd’hui sur des secteurs pour l’instant relativement épargnés comme les chemins de fer, les compagnies aériennes ou les banques. Ceux que le régime présentait comme « la classe dirigeante » sont devenus des parias survivant grâce à des petits boulots.3

 

Depuis une quinzaine d’années une nouvelle fraction de la classe ouvrière a vu le jour : elle constituerait maintenant environ 15 % de la population active. Ce sont des paysans ayant fui illégalement leur village.4 Comme la plupart des chinois, ils/elles n’ont normalement pas le droit de travailler et de résider en dehors de leur lieu d’origine. Ces citoyens de seconde zone constituent pour cette raison une véritable aubaine pour les capitalistes chinois et étrangers. N’ayant pas le statut de résident, ils/elles n’ont normalement pas droit au système de santé, de retraite, de logement. Ce n’est que depuis 2001 que leurs enfants commencent à pouvoir être scolarisés, et que l’obtention de permis de résidence a été assouplie. Mais le système du hukou n’a pas pour autant disparu : « La présence en ville des nouveaux migrants est tolérée mais non légalisée. Rares sont les migrants qui ont pu obtenir un permis de résidence ».5

Une partie travaille dans des petites entreprises installées en milieu rural6, ainsi que dans les secteurs dangereux et insalubres comme le bâtiment, les travaux publics ou les mines. On les trouve également dans l’hôtellerie, la restauration, le gardiennage, le commerce ou le traitement des déchets. C’est cette population qui édifie le Beijing (Pékin) des Jeux olympiques de 2008.

Une autre partie peuple les entreprises côtières tournées vers l’exportation7, Il s’agit majoritairement de jeunes femmes et parfois d’enfants de moins de 16 ans. Ils/elles peuvent travailler jusqu’à 15 heures par jour, et 7 jours sur 7. Recevant des salaires dérisoires, ils/elles n’ont en général pas d’autre solution que d’habiter dans les dortoirs de l’entreprise placés sous la surveillance de vigiles. Ils/elles doivent souvent subir des coups et des menaces, et le droit de cuissage est réapparu. Les accidents du travail et les maladies professionnelles sont fréquents. Quant aux salaires, ils sont souvent payés avec retard.

 

Cet afflux permanent de migrant(e)s s’explique par la misère des paysans qui représentent plus de la moitié de la population totale. À partir de 1978, lors du début des réformes, la situation de la paysannerie s’était pourtant considérablement améliorée suite au retour à l’exploitation familiale de la terre. Mais rapidement, ils ont été victimes d’un véritable racket fiscal. La situation des paysans s’est alors dégradée sensiblement, leur revenu est aujourd’hui entre 3 et 6 fois plus faible que celui des citadins.

La campagne chinoise est pour cette raison le théâtre de nombreux mouvements de résistance : manifestations, pétitions, actions légales, etc. Les heurts violents avec la police et les forces paramilitaires sont plus répandus que dans les zones urbaines, et la répression plus marquée.

 

LES LUTTES DANS LES ENTREPRISES D’ETAT

 

Dans les années 1990, d’importantes luttes ont eu lieu contre les suppressions d’emplois liées aux privatisations8 avec manifestations, blocages de routes et de voies ferrées, affrontements avec la police, et parfois même des occupations d’usines avec remise en route de la production.

En 2002, la lutte des salariés des champs pétrolifères a été le mouvement contre les suppressions d’emplois le plus important que la Chine ait connu. Une manifestation a par exemple regroupé plus de 50 000 participants. L’échec de ce conflit a été vécu comme une défaite majeure.

Mais une nouvelle phase de lutte semble se dessiner. Suite à l’entrée de la Chine dans l’OMC (Organisation mondiale du commerce) en 2001, une nouvelle vague de suppressions d’emplois concerne maintenant des secteurs jusque-là épargnés comme les chemins de fer, les transports aériens et les banques. Depuis l’an 2000, la Banque commerciale et industrielle de Chine a par exemple viré 110 000 salariés sur 400 000.

 

LE DÉVELOPPEMENT DES LUTTES CHEZ LES TRAVAILLEURS MIGRANTS

 

Il y a encore peu de temps, la répression patronale et étatique parvenait en général à empêcher les salariés migrants de lutter. Aujourd’hui, c’est précisément l’importance de ces mesures répressives et la surexploitation qui conduit à des grèves souvent violentes et parfois victorieuses.

La plupart de ces luttes explosent en général entreprise par entreprise, sans avoir été préparées. Et une fois la grève passée, aucune forme d’organisation ne subsiste, soit à cause de la répression, soit à cause de la fragmentation des salariés, soit par un mélange des deux. La solidarité internationale avec les salariés de ces entreprises est plus indispensable que jamais, à commencer avec ceux qui travaillent directement ou indirectement pour les principales multinationales de la planète.

 

 

1. Jean-Louis Roca : La condition chinoise, la mise au travail capitaliste à l’âge des réformes (1978- 2004) ed. Karthala (2006) pp 276-279

2. Cai Chongguo : Chine : l’envers de la puissance En clair Mongo (2005) pp 16 et 18, 75-76

3. Rocca pages 68 et 115

4.Voir à ce sujet le texte de Au Loong-Yu , Nan Shan et Zhang Ping dont des extraits sont traduits dans ce numéro. www.cawinfo.org/pdf/final_10.pdf

5. Marie-Claire Bergère : Capitalismes et capitalistes en Chine p 245 ed. Perrin (2007).

6. Cai Chongguo p 64

7. Il existe 800 zones franches dans le monde travaillant pour l’exportation. Les salaires et les droits des salariés y sont réduits au minimum. Elles emploient au total environ 30 millions de salariés dont les deux tiers en Chine.

8. « On estime qu’au total, 68 millions de personnes auraient été ainsi privées d’emploi et de salaire entre 1995 et 2004 » Marie-Claire Bergère : Capitalismes et capitalistes en Chine p 251.