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Chronologie

Il y a une quarantaine d’années, la Chine apparaissait aux yeux d’une partie de la jeunesse radicalisée et d’un certain nombre de militants du tiers-monde comme une alternative concrète au capitalisme et aux régimes bureaucratiques d’Europe de l’Est.

Aujourd’hui, la Chine est un des rouages du capitalisme mondialisé. Troisième puissance économique, elle détient le tiers des avoirs en dollars. D’après les statistiques officielles1, plus des deux tiers des salariés chinois travaillaient en 2004 pour des capitaux privés :

 

Entreprises privées à capitaux chinois 34,66 %
Entreprises privées à capitaux étrangers 21,40 %
Entreprises partiellement privatisées 20,13 %
Coopératives 9,61 %
Entreprises d’État 13,58 %
Autres 0,68 %

 

 L’exploitation de la classe ouvrière et de la paysannerie atteint des records planétaires, ainsi que les inégalités sociales et la pollution. Une seule chose est demeurée inchangée : le Parti communiste continue à y détenir le monopole du pouvoir2. Après avoir donné quelques éléments sur la Chine d’avant 1945, nous allons proposer quelques repères chronologiques visant à cerner les dynamiques qui ont été ensuite à l’oeuvre. Le choix retenu est de découper l’histoire de la Chine depuis la seconde guerre mondiale en trois grandes périodes :

LA CHINE D’AVANT 1949

 

La Chine est une des plus anciennes civilisations du monde. Sa première dynastie impériale serait apparue en 2 205 av J.-C. La dernière a régné de 1644 à 1911.

1949-1976 : LA CHINE DE MAO

 

Après des années de guerre civile, l’Armée rouge du Parti communiste assume l’intégralité du pouvoir à partir de 1949, qui voit la fondation de la République populaire de Chine. Une série de réformes assoient la base sociale du régime avec notamment la distribution des terres et une amélioration radicale de la condition des femmes. Puis viennent des nationalisations dans l’industrie, les transports et les banques suivies de la mise en place d’une planification centralisée3.

Le nouveau régime doit faire face à une contre-offensive des puissances occidentales qui n’acceptent pas, qu’après l’Europe de l’Est, une nouvelle partie du monde échappe à leur contrôle. C’est dans ce contexte qu’intervient la guerre de Corée (1950-1953) et un long blocus économique et politique des USA.

Dans un premier temps, l’alliance avec l’URSS avait permis de contrebalancer partiellement la pression occidentale. Mais à partir de 1956 un processus de rupture se produit entre la Chine et l’URSS.

 

En 1958, Mao lance alors la Chine dans une politique de volontarisme économique, « le grand bond en avant » dont les conséquences seront catastrophiques : la famine entraîne la mort de millions de personnes.

Mao se retrouve mis sur la touche. En 1966, Mao déclenche la « révolution culturelle ». Il s’appuie sur le ras-le-bol de la jeunesse pour déboulonner ses adversaires. Mais le mouvement « dérape », et l’armée reprend les choses en main. Des luttes de clans se succèdent ensuite au sein du PC.

1976 symbolise la fin d’une époque avec la mort de Mao et de Zhou Enlai (Chou En-laï) et l’arrestation des dirigeants de la Révolution culturelle, dont Jiang Qing, la veuve de Mao Ze Dong.

 « S’étant vu accordée le titre de classe dirigeante », la classe ouvrière est pendant cette période celle qui est « la mieux traitée parmi les classes dominées »4.Elle vient immédiatement après les cadres en termes de prestige et de conditions d’existence5. Les ouvriers et employés ont un statut protecteur. Ils sont affectés à une unité de production (danwei). Leur statut relève alors de ce qu’on a appelé « le bol de riz en fer » et « la grande marmite commune ». Le « bol de riz en fer », c’était l’emploi garanti à vie, les soins médicaux gratuits et le droit à retraite sans cotisation préalable. La « grande marmite commune », c’était des salaires égalitaires auxquels il fallait ajouter un ensemble d’avantages liés au danwei : logement, scolarisation des enfants, ou encore « prime de charbon ». L’absentéisme était partiellement toléré, les heures de travail limitées, les cadences relativement faibles.

Comme le gouvernement subventionnait les prix des produits alimentaires, il était plus enviable d’être ouvrier que d’avoir à supporter les aléas de la condition paysanne.

 

 

 

La contrepartie de ces avantages était l’impossibilité de quitter son entreprise volontairement, des salaires peu élevés, des logements petits.

Les différentes campagnes pour produire davantage étaient subies sans droit d’expression ni d’organisation hormis pendant une période courte de la Révolution culturelle.

« Il n’y a sous ce régime de parti unique ni démocratie politique, ni droits institutionnels de révoquer les dirigeants du parti. Si le responsable du parti n’a pas le droit de licencier des salariés pour raison économique, les travailleurs de leur côté sont attachés à l’unité de production (danwei), sans avoir le droit de changer de travail ou d’employeur, ni de révoquer les responsables du parti de leur danwei. Les travailleurs se voient refuser le droit fondamental de s’auto-organiser. La seule confédération autorisée est l’ACFTU6. Les travailleurs sont obligés d’y adhérer, mais ils n’ont pas le droit d’en révoquer les responsables. Et, cerise sur le gâteau, un dossier est constitué sur chaque salarié, où sont enregistrés tous ses propos pendant les réunions, ou tout ce qu’il avait pu faire. Ces dossiers sont conservés par le secrétaire du parti du danwei, et constitue la référence principale pour toute sanction ou promotion. Le résultat combiné de tous ces contrôles politiques et sociaux est la sévère atomisation et la profonde apathie politique de la classe ouvrière »7.

La situation de la paysannerie, c’est-à-dire la grande majorité de la population, est très différente de celle des citadins. L’État, qui dispose du monopole d’achat et de vente des produits agricoles, fait reposer sur les épaules des paysans l’essentiel du poids de l’accumulation. Le regroupement des paysans dans des exploitations collectives lors du « Grand bond en avant » se traduit par une productivité très faible et des conditions d’existence difficiles.

Les paysans subissent par ailleurs une véritable discrimination sociale et légale. Le nouveau régime a en effet repris à son compte la tradition deux fois millénaire de l’affectation de tout citoyen à un lieu de résidence obligatoire (hukou). Les paysans n’ont, pour cette raison, pas le droit de travailler en ville ou d’y résider, ce qui a pu limiter longtemps l’exode rural.

 

1978-1992 : LA PREMIÈRE PHASE DE CONVERSION AU CAPITALISME

 

Elle est symbolisée par le poids politique croissant de Deng Xiaoping, une figure historique du PC chinois qui avait été écartée lors de la Révolution culturelle. A partir de 1978, la situation de la paysannerie s’améliore considérablement avec le retour progressif à l’exploitation familiale de la terre, dont la propriété est transférée de l’État aux municipalités.

Mais dès le milieu des années 1980, la bureaucratie locale se lance dans un véritable racket fiscal dans les campagnes. La situation des paysans se dégrade alors sensiblement. Il en résulte la formation d’un énorme réservoir de main-d’oeuvre disponible pour aller travailler en ville, même clandestinement. Comme par hasard, le régime organise au même moment le développement d’une industrie à capitaux totalement ou partiellement privés, reposant sur une main-d’oeuvre à bas coût.

A partir de 19828, la création d’entreprises privées est en effet autorisée dans l’industrie légère et dans les services. Dans tous les secteurs voient le jour des sociétés mêlant des capitaux étrangers et chinois. En 1984, 14 villes sont ouvertes aux investisseurs étrangers.

Les « sans papiers » qui fuient la misère des campagnes constituent une proie de choix pour ces entreprises. Se constitue ainsi une nouvelle sorte d’ouvriers, les mingongs, surexploitée à l’extrême.

Pendant cette première phase, pas grand chose ne change pour l’ancienne classe ouvrière. Les réformes se limitant pour l’essentiel à donner davantage d’autonomie aux directeurs des entreprises d’État. Signe prémonitoire, la notion d’emploi à vie dans les entreprises d’État est supprimée dans les textes. Mais cela n’a pour l’instant pas beaucoup de conséquence dans les faits.

 

Cette première phase de transition au capitalisme déstabilise profondément la société chinoise. « Un fossé grandissant s’est creusé entre dominants et dominés, et c’est cela qui a ensuite conduit en 1989 à l’éruption du mouvement démocratique de la place Tienanmen. Le PC a été particulièrement inquiet du fait qu’un grand nombre de travailleurs se soient mobilisés pour soutenir la revendication de droits démocratiques élémentaires formulée par les étudiants »9. Hanté par le spectre de la grève générale polonaise de 1980 et l’effondrement des pays de l’Est, le pouvoir réagit brutalement. En juin 1989, les chars tirent sur les étudiants et la loi martiale est proclamée. Une répression implacable est organisée contre les « meneurs ». Le gouvernement ayant marqué clairement qu’il est prêt à tout pour rester au pouvoir, il estime ensuite avoir les mains libres pour engager la deuxième phase de la transition au capitalisme.

 

DEPUIS 1992 : LA DEUXIÈME PHASE DE PASSAGE AU CAPITALISME

 

En 1992, Deng Xiaoping proclame le tournant vers « l’économie socialiste de marché ». L’usage du terme « socialiste » signifie que le PC veut continuer à détenir l’intégralité du pouvoir. Le terme « marché » indique que la Chine veut s’intégrer pleinement dans l’économie capitaliste mondiale, ce qui se traduira en 2001 par son entrée dans l’OMC10. Le but des dirigeants chinois est en effet de construire une économie reposant sur l’exportation et sur des coûts salariaux parmi les plus faibles du monde.

Fin 1993, le système de planification disparaît11. L’économie chinoise passe partiellement sous la domination de capitaux étrangers, dont ceux de la diaspora chinoise. Ces capitaux étrangers contrôleraient aujourd’hui 75 % des exportations et 75 % de l’industrie12.

En Chine continentale13, un capitalisme autochtone commence à se constituer à partir de 1994 avec la vente par les autorités de PME pour un prix symbolique. Des entreprises privées chinoises voient le jour en zone rurale puis en ville notamment pour servir de sous-traitants aux entreprises étrangères. Une nouvelle bourgeoisie chinoise émerge agglomérant des chinois de la diaspora et du continent. Mais la conversion au capitalisme franchit un seuil décisif à partir de 1997 avec la restructuration des grandes entreprises d’État, préalablement transformées en sociétés anonymes et dont le capital est ensuite ouvert à des investisseurs privés chinois ou étrangers. Les grands groupes sont alors dépecés : les entités rentables sont regroupées dans de nouvelles structures, le reste est purement et simplement fermé. Le but est de créer des grands groupes modernes semblables aux conglomérats japonais ou coréens et capables de leur résister14.

 

Parallèlement, le gouvernement organise la libéralisation et la privatisation des services publics15 :

 

« A l’époque maoïste (…) la société chinoise apparaissait comme l’une des plus égalitaires du monde. La réforme en a fait l’une des plus inégalitaires »17. Ou comme le dit un ouvrier métallurgiste de Shenyang : « Mao nous avait au moins donné le bol de riz en fer, Deng Xiaoping18 l’a percé, Jiang Zemin19 l’a aplati.20 »

 

Notes

 

1. DingWei Ming, octobre 2007 http://netx.u-paris10.fr/actuelmarx/cm5/com/M15_Contr_dingweimin.rtf

2. « Ce qui différencie le cas la Chine de celui de l’URSS est qu’en Chine l’État du parti unique a été maintenu intact et que c’est le PC chinois qui a jusqu’à présent conduit les réformes ». Women MigrantWorkers under the Chinese Social Apartheid par Au Loong-Yu, Nan Shan et Zhang Ping (février 2007) www.cawinfo.org/pdf/final_10.pdf Cai Chongguo parle pour sa part de « régime hybride de dictature communiste et de capitalisme économique ». Chine : l’envers de la puissance - En Clair Mango (2005) p 14.

3. Cai Chongguo p 12

4. Au, Nan, Zhang (février 2007)

5. L’essentiel des éléments qui suivent sont empruntés à Jean-Louis Rocca : La condition chinoise, la mise au travail capitaliste à l’âge des réformes (1978-2004) ed. Karthala (2006).

6. ACFTU : All China Federation of Trade Unions.

7. Au, Nan, Zhang (février 2007)

8. Cai Chongguo pp 57-48 et p 93

9. Au, Nan, Zhang (février 2007)

10. OMC : Organisation Mondiale du Commerce

11 Marie-Claire Bergère : capitalismes et capitalistes en Chine p. 228 - Perrin (2007 -

12. Eva Cheng (mai 2007) : www.europe-solidaire.org/spip.php?page=article_impr&id_article=6091

13. Cai Chongguo p58

14. Cai Chongguo p157

15. Cai Chongguo pp 85-99

16. Entretien avec Cai Chongguo,

17 septembre 2007 17. Marie-Claire Bergère : capitalismes et capitalistes en Chine p. 248 - Perrin (2007)

18. Deng Xiapoping a été l’homme fort du régime de la fin des années 1970 à la fin des années 1980.

19. Jiang Zemin a été secrétaire général du PC de 1989 à 2002 et Président de 1993 à 2003.

20. Cité par Jean Chesneaux dans Carnets de Chine, éd. La quinzaine littéraire (1999), p. 243.