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Burkina

Entretien avec Hebie Mahamoudou

 

mise à jour : juillet 2004

 

 

 

Entretien avec Hebie Mahamoudou Paul, secrétaire général du syndicat libre des cheminots du Burkina, section Bobo (juin 2004) – article paru dans « San Finna », 5 juillet 2004 

 

 

Où en est-on exactement de la reprise ferroviaire entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso notamment par rapport aux destinations, au volume du trafic et par rapport aux affectations des trains aux marchandises et/ou aux passagers ?

 

La reprise ne s’est pas faite comme on l’attendait. Vous avez des agents qui sont là, qu’on appelle pour signer des contrats temporaires de 15 jours ou d’un mois. Dans tous les cas, c’est pour percevoir un demi-salaire. Seulement 20 à 25 % du total du nombre d’agents faisant partie de SITARAIL ont été repris.

 

Pour le trafic des trains marchandises, au départ, le Directeur général disait que c’est un train qui circulait dans les deux sens. Pour nous, le trafic avait atteint son intensité normale puisque aujourd’hui, il fait jusqu’à quatre voyages dans la journée. Ils ont commencé donc par des trains marchandises qui allaient de Ouagadougou à Abidjan et par la suite, avec le train voyageur en circulation entre Bobo et Abidjan.

 

Ces trains ont été privatisés. Ils sont en sous-traitance; la gestion de ces trains appartient à d’autres privés qui utilisent leur personnel à eux. Vous avez néanmoins quelques cheminots qui sont là juste pour la forme. Par exemple un contrôleur dans le train ne peut plus percevoir de billets parce qu’il revient au sous-traitant d’utiliser son employé pour le faire. Mais le contrôleur lui est assis pour s’occuper de la sécurité du train. En cas de détresse, ils s’occupent donc de la sécurité. On a des agents qui circulent du côté ivoirien depuis le mois de mars 2003.

 

Les cheminots ont exprimé récemment une mauvaise humeur. Quelles en sont les raisons exactes ?

 

Les raisons sont simples. Nous avons dit que la reprise n’est pas effective, elle ne permet pas aux cheminots d’avoir le plein emploi. Ce n’est qu’une partie infime des cheminots qui ont eu accès à ce travail temporaire. Et je disais 20 à 25 % tantôt. Et nous avons encore des agents qui sont sous le coup d’une suspension du contrat de travail depuis le 7 novembre. Et c’est pour tout cela que les cheminots n’ont pas accès à ce train voyageur, ils y sont interdits d’accès.

 

Combien y a-t-il de travailleurs à plein temps et travaillant effectivement à plein temps, combien de travailleurs dits à plein temps mais ne travaillent en fait que 15 jours, combien sont en chômage technique et combien en suspension de contrat travail ?

 

Aujourd’hui, nous avons une soixantaine d’agents en suspension de contrat de travail depuis le 7 novembre, qui ont donc refusé de signer le protocole dit de chômage technique à durée indéterminée. Nous sommes au moins 470 ou 450 sous le coup du chômage technique.

 

On a appris que l’État vous a apporté un soutien, comment appréciez-vous cette aide ?

Nous l’apprécions à sa juste valeur. Nous étions vraiment en détresse. Sitatrail n’a rien fait pour les cheminots, se contentant d’octroyer en tout et pour tout une prime de 100.000 F à ceux en chômage technique pendant près de 2 ans. Pour les cheminots qui ont des enfants à scolariser, c’est insignifiant. Donc, nous étions vraiment heureux et cette aide était la bienvenue pour nous.

 

Peut-on en connaître la valeur ?

Cette aide représentait trois mois de salaire brut.

 

Y a-t-il eu une suite depuis votre sit-in du 24 Juin ?

On peut dire qu’il y a une suite parce que l’avenant qui devait être signé à Ouagadougou le 24 Juin n’a pas été signé et a été reporté. Cela veut dire que le gouvernement a été à notre écoute.

 

Que faudrait-il faire à court, moyen et long terme selon vous pour sortir de l’impasse ?

 Ce qu’on souhaite aujourd’hui, c’est que le gouvernement continue à prendre ses responsabilités et on demande qu’on ne continue pas à faire du chantage. Parce que le trafic n’est pas un problème de moyens financiers, c’est tout juste un problème de chantage que la direction met en avant en disant qu’elle a perdu beaucoup d’argent et qu’elle ne peut pas reprendre correctement le trafic. Il y a eu des gains qui ont été accumulés depuis des années. Où sont-ils partis ? Ce ne sont pas les deux ans d’inactivité qui empêchent la reprise du trafic. Pour nous, c’est un chantage de la direction sinon il n’y a aucun problème pour la reprise.

 

Que comptez-vous faire concrètement pour faire aboutir vos revendications actuelles ?

Nous sommes à l’écoute du gouvernement pour pouvoir mener nos actions. Nous comptons sur sa réaction. Nous ne pouvons pas tout seul prendre des décisions qui vont contrarier ce que le gouvernement avait envie de faire pour nous. Dans l’immédiat, nous sommes mobilisés et éventuellement, dès que le besoin s’en fera sentir, nous allons continuer les manifestations et d’autres moyens de pression ; si cela perdure, nous allons donner un ultimatum à Sitarail, dans le cas contraire, nous allons arrêter la circulation du train tout simplement.

 

Selon vous, la crise a-t-elle affecté la vie économique à Bobo ?

Assurément. Bobo a été très affectée par la crise et pour preuve. Je parlais avec une dolotière qui disait que ça ne marche plus chez elle parce que ses clients étaient des manutentionnaires de Sitarail. Ceux-ci n’ayant plus de boulot, il en est ainsi pour elle: plus de clientèle.

 

Que pensez-vous finalement de la privatisation de la RAN ?

La privatisation a été une très mauvaise chose. Ça ne valait pas le coup. Il fallait tout simplement changer les hommes au point de vue gestion. Parlant de gestion, la Côte d’Ivoire a toujours monopolisé la gestion de la RAN et le gouvernement burkinabé ne s’est jamais mêlé à cette gestion. Ce qui nous a amené à la privatisation. Notre pays a connu un gouvernement, dont je tairais le nom du premier responsable, qui a voulu s’intéresser à la chose, et c’est à partir de là que les choses ont commencé à aller mal. S’il avait persisté, on était bien. Nous avons vu le capitaine Thomas Sankara qui a dit que si l’on veut privatiser la RAN, qu’on mette les mêmes infrastructures qui existent à Abidjan au Burkina avant de parler de privatisation ou de gestion séparée. Et on s’est arrêté là.

 

Un dernier mot ?

C’est de lancer un appel au gouvernement, de maintenir la pression sur la direction Sitarail. Aussi, le gouvernement doit prendre ses responsabilités devant Sitarail qui est une société internationale. Et nous ne voyons pas pourquoi aujourd’hui, on ne changerait pas le directeur général en mettant à sa place un Burkinabé pour défendre les intérêts du Burkina dans cette société. Parce que les intérêts de notre pays sont très lésés à ce niveau. Nous avons 530 à 540 burkinabés à Sitarail contre 1100 ivoiriens. Voyez le tronçon Ouaga-Kaya n’est même plus desservi et sur quelques parties de la Côte d’Ivoire, vous ne verrez pas le train circuler.