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Algérie Le mouvement syndical en Algérie et la dynamique des syndicats autonomes  

mise à jour : juillet 2006

Le mouvement syndical en Algérie et la dynamique des syndicats autonomes

 

1. Syndicat et nationalisme : une histoire mêlée !

• Le syndicalisme prend place entre colonisation capitaliste et émergence du mouvement ouvrier : c’est un syndicalisme revendicatif et de classe, rattaché au mouvement ouvrier français et dont la composante est faiblement indigène.

 

• La lutte nationaliste pousse les travailleurs algériens à se détacher des syndicats français et des luttes corporatistes pour s’inscrire dans le combat pour une nation algérienne indépendante. C’est la naissance de l’Union générale des travailleurs (UGTA) d’Aïssat Idir en février 1956.

 

• L’UGTA est née, sur ordre du Front de libération nationale (FLN), de la lutte de libération pour rassembler et organiser les travailleurs sur l’idée nationale, en essayant d’effacer toute dynamique de revendications socioprofessionnelles ou tout lien avec le mouvement ouvrier. L’objectif premier était l’intérêt de la nation, une nation à libérer, et la conscience nationale prenait le pas sur la conscience sociale.

 

• C’est à cette logique que l’UGTA est restée attachée après l’indépendance. Servir la nation algérienne indépendante, c’est donc servir l’État qui construit cette nation, et c’est donc finalement servir le pouvoir qui occupe et s’approprie l’Etat-Nation. Fondamentalement, l’UGTA est restée prisonnière de cette vision nationaliste et a assuré la fidélité du monde du travail aux différents pouvoirs qui se sont succédés.

 

• Son histoire a été en permanence une histoire de dépendance envers l’État et d’occultation de l’intérêt du travailleur au profit de l’intérêt de l’État, sachant que celui-ci est un lieu de pouvoir, de gouvernance et de jeux d’intérêts sociaux et de classe. Ce n’est pas dans l’autonomie que l’UGTA a construit son identité syndicale mais en tant que relais du gouvernement dans le monde du travail. Les multiples tentatives de radicalisation ou de combativité de la centrale – les grèves générales par exemple – ont été plus l’expression d’une base travailleuse en colère que d’une ligne syndicale autonomisée.

 

• C’est dans ce contexte de syndicat unique, instrumentalisé par les gouvernements, que la bureaucratie dirigeante de l’UGTA va se trouver confrontée à la naissance des syndicats autonomes.

2. Libéralisation économique et crise sociale

• L’émergence des syndicats autonomes est intervenue suite à l’échec de l’UGTA à se détacher de la tutelle des gouvernements – congrès de 1964, de 1978, évènements d’octobre 1988 (1), les périodes de luttes et de grèves générales etc. – et devant la montée de la crise sociale latente, amplifiée par la politique de libéralisation et de privatisation de l’économie engagée depuis 1990.

 

• L’économie algérienne s’est construite autour de la rente pétrolière et d’un secteur public industriel consistant. Dans ce contexte, une classe ouvrière importante est apparue, produite en partie par l’exode rural, avec ses aspirations d’émancipation sociale, ses élans revendicatifs et son attachement au secteur public. Mais le populisme du pouvoir politique et son emprise sur la centrale syndicale ont empêché la cristallisation d’une conscience revendicative continue et l’expression autonome des luttes syndicales et sociales.

 

• La crise d’octobre1988, avec la dynamique de libertés et d’autonomie politique et sociale que ces évènements ont créés dans la société, sera le point de départ de l’émergence de syndicats autonomes, aussi bien dans le secteur économique public que dans la fonction publique. L’UGTA ayant quasiment bradé les travailleurs dans la lutte contre les restructurations et les privatisations des entreprises publiques – secteur pétrolier, électricité et gaz, métallurgie, etc. – des syndicats autonomes vont naître dans ces industries. Ils seront vite confrontés à la double difficulté de subir l’adversité de la direction de l’entreprise et la nuisance délibérée des bureaucraties syndicales locales.

 

• L’affaiblissement programmé du secteur économique public déplace les enjeux et les conflits au niveau de la fonction publique où prédomine aussi bien l’administration publique que le secteur de l’éducation, l’enseignement supérieur ou la santé. Ce sont dans ces secteurs que sont apparus les syndicats autonomes les plus actifs, les plus combatifs et porteurs d’une nouvelle dynamique syndicale en Algérie.

 

• La crise économique et sociale latente depuis les années 80, aggravée par la chute de la rente pétrolière en 1986, a brisé partiellement l’écran populiste porté par le gouvernement et l’UGTA et a libéré l’action syndicale. Les politiques des années 90 liées à la mondialisation libérale, en particulier celles prônant le désengagement économique et social de l’État et la privatisation, suscitent inquiétudes et mécontentements dans le monde du travail.

 

• La diminution des budgets sociaux et éducatifs, le gel des salaires et la baisse du pouvoir d’achat provoquent des réactions de colère et de rejet exprimés, par exemple, par les longues grèves du Conseil national des enseignants du supérieur (Cnes) à l’université ou les grèves de protestation dans le secteur de l’éducation et la santé et, dans une moindre mesure, dans l’administration publique.

3. La fonction publique : espace d’expression des syndicats autonomes

• C’est dans les secteurs de la fonction publique que la résistance concrète à la politique de libéralisation économique est la plus radicale et la plus combative, même si elle passe par le détour de revendications corporatistes. Le corporatisme est une réaction de catégories socioprofessionnelles qui s’inquiètent d’une mondialisation s’appuyant sur le principe du laisser-faire et où la logique du marché émiette les métiers, change la sociologie du monde du travail et parcellise le travail au quotidien. Tout ceci se faisant dans le cadre d’une intensification du travail concret et d’un autoritarisme exacerbé.

 

• Le corporatisme n’est ni une réaction conservatrice, ni l’expression d’une a-conscience sociale, mais le besoin de défendre des métiers « dévalorisés » par les marchés et pourtant indispensables au développement d’un pays retardataire. Voilà pourquoi les logiques marchandes ne sont pas toujours des logiques de développement.

 

• Le rejet par les pouvoirs publics des revendications salariales des enseignants, des médecins, des paramédicaux, des vétérinaires ou des personnels administratifs dans la fonction publique a toujours été justifié par des argumentaires élaborés par des institutions économiques internationales comme le FMI ou la Banque mondiale. Celles-ci oeuvrent pour les marchés financiers et les firmes multinationales pour lesquels le profit est le seul critère de mesure de valeur de l’être humain.

 

• Les luttes revendicatives dans la fonction publique ont discrédité durablement l’UGTA (Snes, FNTE, FNTS, …) (2) et favorisé la multiplication de syndicats autonomes. Le relais a été pris par le Cnes dans les universités, le CLA et le Cnapest dans l’éducation (3), le Snapap (4) dans certains secteurs de l’administration publique etc., effaçant partiellement ou totalement la représentativité syndicale de l’UGTA.

 

• La liste des syndicats autonomes est longue – 70 environ – mais leur degré de représentativité, leur présence active et réelle dans les luttes revendicatives, leur niveau d’accointance avec le pouvoir administratif, leur stratégie revendicative et leur niveau de fonctionnement font la différence entre les unes et les autres. Cette diversité peut rendre difficile les logiques unitaires, les coordinations syndicales et les fronts syndicaux nécessaires pour affronter en commun les pouvoirs publics sur le terrain des revendications salariales, sur le statut de la fonction publique ou sur la question des libertés syndicales.

 

• L’hétérogénéité  des syndicats autonomes, le caractère pragmatique de leur culture syndicale, l’expérience encore rudimentaire chez certains et même parfois un fonctionnement peu démocratique, voire bureaucratique, font que beaucoup de chemin reste encore à faire. La dynamique des syndicats autonomes doit transformer fondamentalement le paysage syndical et participer durablement et efficacement à la rénovation du mouvement syndical. Cela dans le sens d’un syndicalisme indépendant des pouvoirs publics, un syndicalisme démocratique dans son fonctionnement et sa représentativité, un syndicalisme différencié dans ses expériences mais unitaire dans ses luttes. Ce syndicalisme doit prendre en charge les nécessaires débats sur la préservation du secteur public, la défense du pouvoir d’achat des salariés, la libéralisation des services et des formations, la contractualisation dans l’administration, la polyvalence des fonctions dans le travail, la multiplication des taches non payées ainsi que la question du droit de grève et de l’exercice du droit syndical.

 

• C’est tout un programme d’action qui passe par le débat démocratique entre les différents syndicats autonomes mais qui ne doit pas exclure des secteurs de l’UGTA qui ont prouvé une capacité d’action et de mobilisation remarquable et qui aspirent à une UGTA plus combative et plus autonome. Le chemin à parcourir est très long mais il est obligé car les pouvoirs publics et leur relais qu’est l’administration sont plus que jamais omnipotents.

 

Juillet 2006

Adel Abderrezak, enseignant universitaire, ancien membre de la direction nationale du Cnes

 

Notes

1. Grèves, manifestations, émeutes. L'armée tire sur de jeunes manifestants: 500 morts.

2. Snes : Syndicat national de l’enseignement supérieur, FNTE : Fédération nationale des travailleurs de l’éducation, FNTS : Fédération nationale des travailleurs de la santé.

3. CLA : Conseil des lycées d’Alger, Cnapest : Conseil national autonome des professeurs de l'enseignement secondaire et technique.

4. Snapap : Syndicat national autonome des personnels de l'administration publique.