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Allemagne ÉCHEC A LA MISE EN FAILLITE DE MOBILCOM

mise à jour : avril 2006

 

 

Début septembre 2002 en Allemagne, alors que la campagne électorale entrait dans sa dernière phase, une véritable bombe sociale éclatait : France Télécom annonçait sa volonté de cesser de soutenir financièrement sa filiale MobilCom. Cette entreprise spécialisée dans la revente d’abonnement de téléphonie mobile était également numéro 2 pour la fourniture d’accès Internet.

MobilCom avait par ailleurs obtenu en août 2000 une licence d’exploitation pour la troisième génération de téléphonie mobile (UMTS) au prix astronomique de 8,4 milliards d’euros.

Après avoir acquis 28,5% de cette entreprise au printemps 2000, la direction de France Télécom souhaitait désormais s’en désengager, menaçant ainsi 5 500 emplois. Une mise en faillite éventuelle de MobilCom était à l’ordre du jour du Conseil d’administration de France Télécom du 12 septembre (1). Il convenait d’agir vite.

Pour SUD, l’attaque contre les salariés de la filiale allemande ne constituait qu’une étape d’un futur “ plan de redressement ” visant à faire payer à l’ensemble des salariés du groupe l’incurie patronale. Trois ans après l’entrée en Bourse de France Télécom, la politique de transformation en multinationale l’avait en effet conduit à s’endetter de façon déraisonnable sur la base du pari que la hausse boursière de la “nouvelle économie” durerait indéfiniment.

 

LES SUITES DE PORTO ALEGRE

 

Établir des liens avec les salariés de MobilCom n’avait rien d’évident. Avec des moyens dérisoires, ce sont des syndicalistes de la fédération SUD-PTT qui y sont parvenus. SUD avait naturellement commencé par entrer en relation avec la fédération Ver.di, le syndicat, dominant chez Deutsche Telekom, mais Ver.di n’était pas implanté à MobilCom.

Nous nous sommes alors adressé aux militants d’IG Metall avec qui nous avions noué des relations lors du Forum social mondial de Porto Alegre. Et nous avons alors appris que cette fédération était parvenue à s’implanter à MobilCom. Nous sommes ainsi entrés en contact par courrier électronique avec les responsables concernés d’IG Metall et les élus du personnel de MobilCom.

Le personnel était sous le choc : comme dans de nombreuses start-ups, il avait longtemps connu l’euphorie d’un développement rapide. L’annonce d’une probable mise en faillite en cas de retrait de France Télécom a été un véritable coup de tonnerre. L’implantation du syndicat était par ailleurs récente et fragile, avec peu d’adhérents, par rapport aux habitudes allemandes. Sans tradition de lutte, ni savoir-faire militant, les salariés de MobilCom étaient également confrontés pour la première fois à la scène syndicale française, si différente de l’allemande.

Il aurait été dramatique que les syndicats français ne réagissent pas face à l’éventualité d’une liquidation de la filiale allemande, ou alors le fassse en ordre dispersé. Pour ces deux raisons, il a été décisif que l’IG Metall et les élus du personnel de MobilCom envoient une lettre aux sept administrateurs salariés de France Télécom pour qu’ils s’opposent personnellement à l’arrêt du soutien financier et donc à la mise en faillite de MobilCom. On pouvait lire notamment dans ce courrier : "Chers Collègues, nous nous tournons vers vous pour vous demander votre appui et votre aide. Le Conseil d’administration va décider le 12 septembre 2002 du sort du groupe MobilCom, et par là du maintien de plus de 5 000 postes en Allemagne. Nous, les représentants syndicaux de l’entreprise MobilCom et le syndicat IG Metall, suivons avec un grand intérêt la décision que prendra le Conseil d’administration de France Télécom. (…) Pour cela nous vous prions, dans la mesure de vos possibilités de plaider personnellement devant le Conseil d’administration (…) ”.

Cette lettre a facilité un accord entre les élu(e)s français et leurs syndicats, qui se sont opposés ensemble aux projets de la direction lors du Conseil d’administration du 12 septembre(1).

C’était une activité minimale, évidente pour des syndicalistes — s’opposer à des licenciements — mais son importance a été très grande en Allemagne. Cela a fait l’objet de gros titres dans les journaux qui ont redonné confiance au personnel de MobilCom. Résultat, quelques heures avant la réunion à Paris du Conseil d’administration de France Télécom, un rassemblement d’environ 1 500 personnes a eu lieu en Allemagne devant le siège social de MobilCom. Sur une boîte d’environ 5 000 personnes, avec peu de traditions de lutte, c’était énorme, cela représentait presque 100 % des effectifs en service ce jour-là dans la région où est situé le siège social. Le fait que les syndicalistes allemands puissent annoncer que les représentants du personnel en France voteraient le soir même contre la mise en faillite a également contribué à faire bouger le gouvernement allemand qui est alors intervenu auprès du gouvernement français. Par la suite, le Président allemand Schröder — à une semaine des élections — a finalement annoncé que les banques liées à l’État allemand accorderaient 400 millions d’euros de crédits à MobilCom. La mise en faillite immédiate et donc la mise à la porte de tous les travailleurs étaient ainsi évitées. Cela eut une grande importance pour nos collègues allemands car sans cela il aurait été difficile de se battre, surtout dans un secteur où une partie des emplois est assez dispersée géographiquement. Ce danger étant écarté dans l’immédiat, ils ont alors cherché à obtenir les meilleures conditions possibles en ce qui concerne le nombre de suppression de postes et le plan social. En effet, MobilCom a annoncé sa volonté de supprimer rapidement 850 emplois par la fermeture de trois centres des régions de Munich, Francfort et Kiel, ainsi que le gel des activités UMTS concernant entre 1000 et 1200 emplois. Près d’un emploi sur deux restait donc toujours menacé. Le syndicat a alors fait ce qu’il pouvait pour sauver le plus d’emplois possibles, tout en cherchant à négocier les meilleures conditions de départ pour les personnes qui seraient finalement licenciées. Et en 2006, MobilCom existe toujours et des milliers d’emplois ont été finalement préservés.

 

RIEN NE PEUT REMPLACER LES CONTACTS DIRECTS

 

Les syndicalistes allemands ont été enthousiasmés par cette expérience, nouvelle pour eux, d’une action unitaire au-delà des frontières. Elle les a renforcés dans l’idée que, face à l’internationalisation du capital, il est plus que temps de construire des solidarités internationales reposant directement sur les syndicalistes concernés. Le 24 septembre, trois responsables syndicaux allemands ont d’ailleurs participé à Paris au Comité Fédéral de SUD-PTT qui regroupe trois fois par an environ 250 représentants départementaux. Kai Petersen, qui dirigeait le bureau régional d’IG Metall à syndicale à MobilCom a notamment déclaré à la tribune de cette réunion :

“ Ce que je vis maintenant est quelque chose de miraculeux que je ne peux pas du tout décrire, malgré mon expérience de plus de vingt ans auprès de notre syndicat. Cela a commencé par un e-mail de militants de SUD qui voulaient se renseigner auprès de moi sur la situation de MobilCom. C’était le 9 septembre au soir. Et de là est née une merveilleuse coopération entre 5 syndicats européens pour le maintien des emplois. (…) Ce processus m’a enseigné que les départements internationaux des syndicats sont importants et nécessaires, mais que les contacts directs par Internet sont plus puissants (…) L’initiative des militants de SUD n’a pas de prix. Sans eux, il n’y aurait eu aucune coordination avec les camarades des autres syndicats. Sans eux, nous n’aurions pas eu la possibilité d’établir des contacts efficaces avec les médias français. Et sans eux, il n’y aurait pas eu ce gros titre dans la presse allemande lors de l’annonce de la séparation de France Télécom et de MobilCom : “Les représentants des employés français votent contre le plan France Télécom”. (…) Votre engagement n’allait pas, et ne va pas de soi, et cela a donné beaucoup de courage à vos camarades de MobilCom. (…) Nous étions en mesure, avec les ressources et la logistique de notre syndicat, de nouer un réseau efficace entre le gouvernement, les médias et les syndicats transfrontaliers, ce qui a mené à protéger 5 500 emplois. Pour l’instant, MobilCom n’a pas été mis en faillite, et nous n’avons subi aucun licenciement. Nous avons vécu une expérience formidable de résistance du monde du travail. Le syndicat est devenu en peu de temps une institution acceptée et respectée chez MobilCom. Bref, nous sommes maintenant pris au sérieux — aussi bien par les collaborateurs que par le management. Ce chemin que nous avons parcouru, nous vous en sommes redevables pour une grande partie ”.

Cet enthousiasme était partagé par James Ford, employé à MobilCom et représentant les salariés formant le Conseil d’entreprise (Betriebsrat), qui a pour sa part déclaré : “ L’implication des syndicats français m’indique — et cela me rend confiant et fier — que nous, les êtres humains, sommes réellement sur le chemin d’une Europe unie. Et maintenant je l’ai vraiment vécu. Nous, les syndicats, sommes une grande communauté. Nous ne pensons plus au niveau national. Nous faisons attention l’un à l’autre ! Il n’est pas possible de décrire ce que votre solidarité a déclenché chez MobilCom parmi mes camarades. Pour cela, je voudrais vous remercier cordialement. Défendons ensemble, partout en Europe, le droit pour les travailleurs de pouvoir discuter d’égal à égal avec les représentants du capital. Votre soutien et votre “Oui” à MobilCom lors du Conseil d’administration de France Télécom, nous ont donné à tous beaucoup de courage et de force ”.

 

 

Notes

(1) http://www.sudptt.fr/IMG/pdf/1944.pdf

 

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