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États-unis

Renouer avec les grèves victorieuses

Steve Early*

mise à jour : janvier 2007

Renouer avec des grèves victorieuses

 

Aux USA, les chiffres publiés officiellement concernant les grèves sont devenus un simple “bip” sur l’écran radar des relations sociales (voir graphique). Aujourd’hui, par exemple, presque plus personne ne fait grève pour obtenir la reconnaissance du syndicat par l’employeur. La plupart des salariés l’obtiennent par le biais d’élections organisées sous l’égide du ministère du travail ou, si l’employeur accepte une telle procédure, par une demande signée de la majorité des salariés (card check). Et ce n’est ensuite qu’un premier accord d’entreprise pluriannuel peut être (éventuellement) négocié. Comme presque toujours aux USA, celui-ci prévoit en cas de désaccord entre les parties le recours à un arbitre dont l’avis a force de loi, ainsi que le renoncement à recourir à la grève pendant la durée du contrat. Jusque dans les années 70, de telles restrictions étaient régulièrement ignorées, notamment par des dizaines de milliers de mineurs de charbon, en dépit d’amendes, de décisions de justice, de poursuites pénales, etc. De nos jours, les “grèves sauvages” sont devenues très rares.

 

La grève est souvent devenue une aventure risquée

Dans le secteur privé, même les grèves lors du renouvellement des accords d’entreprise deviennent une aventure risquée : la législation permet maintenant aux employeurs, voulant mener une politique agressive, l’embauche de personnel pour remplacer les grévistes et réduire ainsi à néant leur “droit de faire grève”.

Ce type de riposte patronale a eu des effets dévastateurs en 2005 à Northwest Airlines lors de la grève nationale des mécaniciens et personnels d’entretien.

Dans le secteur public, les risques légaux et financiers pour les grévistes sont liés aux sévères restrictions statutaires concernant les arrêts de travail. Sauf dans quelques stat, les syndicats du secteur public sont automatiquement soumis à des injonctions des tribunaux et/ou des amendes. À New York, les membres du syndicat TWU, qui ont paralysé pendant trois jours le métro en décembre 2005, encourent de lourdes peines conformément à la loi Taylor, qui s’applique à la fois aux dirigeants syndicaux et aux simples adhérents.

 

La crainte actuelle d’utiliser l’arme de la grève date du désastre qui a touché les contrôleurs aériens en grève en 1981. Ronald Reagan a licencié les 12 000 grévistes et les a remplacés à leur poste.

En brisant cette grève le gouvernement a envoyé un message sans ambiguïté à l’ensemble des salariés et des patrons. Après un tel désastre, les années 1980 ont été une décennie noire marquée par des grèves perdues, des lock-outs et la défaite de nombreuses luttes contre la remise en cause des acquis.

Des directions syndicales en crise

La réponse de la direction nationale de l’AFL-CIO et de nombre de ses structures interprofessionnelles locales n’a pas été à la hauteur. Beaucoup trop de structures interprofessionnelles locales sont devenues des coquilles vides, plus préoccupées par des problèmes protocolaires et le soutien à des candidats aux élections politiques, qu’à mobiliser leurs adhérents autour des grèves et de l’organisation de boycotts.

Heureusement, le vide qui en a résulté a été rempli par toute une variété de groupes “non-officiels” qui ont organisé des piquets de grève de masse, des rassemblements, des tournées de solidarité dans les usines avec collecte d’argent, et qui ont procédé à “l’adoption” de familles de grévistes. À la fin des années 1980, avec le soutien de quelques syndicats nationaux, certains de ces groupes se sont coalisés au sein du réseau “Jobs With Justice” (voir l’article à ce sujet dans ce numéro). Rapidement, “Jobs With Justice” est entré en conflit avec la direction nationale de l’AFL-CIO (1) représentée à l’époque par Lane Kirkland et Tom Donahue.

 

En 1995, le mécontentement suscité par le faible soutien de ces derniers aux grèves en cours a contribué à la prise de contrôle de l’AFL-CIO par une nouvelle équipe dirigeante, la “New Voice”, dirigée par John Sweeney. Mais cette victoire s’est produite trop tard pour améliorer suffisamment le rapport des forces en faveur des grèves, comme celles qui touchaient par exemple simultanément plusieurs grandes entreprises de l’Illinois (région de Chicago).

Mieux comprendre les échecs et les succès

Dans un tel contexte, il est d’autant plus nécessaire de chercher à comprendre pourquoi un grand nombre de grèves ont échoué mais également pourquoi certaines autres ont pu être néanmoins victorieuses.

En effet, même durant les années 80, certaines mobilisations lors du renouvellement des accords d’entreprise pluriannuels ont en effet pu bloquer la marée des remises en cause des avantages acquis. En 1989, les grèves simultanées des mineurs des Appalaches et de salariés des télécommunications du nord-est ont été des exemples victorieux de militantisme ouvrier et de syndicalisme de lutte, face au spectacle décourageant du désarroi du monde du travail.

La grève des mineurs de 1989

Le syndicat des mineurs (UMWA) a réussi à faire de sa grève de 12 mois contre Pittston une cause nationale de la classe ouvrière. Et cela malgré le fait que cette lutte n’impliquait que quelques milliers de grévistes dans des exploitations minières géographiquement isolées.

Le syndicat a mobilisé ses adhérents pour organiser des grèves de solidarité - illégales aux USA depuis 1947 - dans des mines appartenant à d’autres compagnies. Il a fait cause commune avec Jess Jackson, candidat indépendant à l’élection présidentielle (2).

L’UMWA a organisé des actions non-violentes visant à faire embarquer par la police le maximum de militants, organisé la première occupation d’usine depuis les années 1930, et créé un campement de solidarité au sud-ouest de la Virginie qui est devenu un véritable pôle d’attraction pour ceux qui soutenaient la grève dans l’ensemble du pays.

Tout au long de l’été 1989, le syndicat des mineurs a mis en œuvre une campagne de dénonciation de la compagnie Pittston, des piquets de grève mobiles, des manifestations massives, des actions spectaculaires et des actes de désobéissance civile. À chaque fois que la compagnie obtenait gain de cause en justice pour certaines de ces activités, les mineurs ripostaient par des actions tactiques inédites ou issues du passé. Parfois, la grève ressemblait au mouvement non-violent pour les droits civiques d’il y a quarante ans. D’autres fois, à une véritable bataille rangée ou, selon les mots du vice-président du syndicat des mineurs, à « la guérilla de classe du sud-ouest de la Virginie ».

A travers tout cela, comme l’a noté l’historien du monde du travail Jim Green, les responsables de l’UMWA ont « promu et soutenu une culture locale de solidarité et transformé consciemment la grève en un mouvement de résistance populaire contre la rapacité patronale ».

La grève de 1989 dans les télécommunications du Nord-Est

En août 1989, après un rassemblement organisé à New York au cours duquel le président du syndicat des mineurs a pris la parole, 60 000 syndiqués des télécommunications ont rejoint les mineurs dans la lutte afin d’empêcher la remise en cause de leur régime d’assurance-maladie. Comme pour Pittston, la compagnie de télécommunications Nynex essayait en effet faire supporter à ses employés le poids croissant des dépenses de santé en leur demandant pour la première fois de payer une cotisation pour l’assurance-maladie. Les 40 syndicats locaux concernés avaient passé plus de 18 mois à préparer cette confrontation à New York et en Nouvelle-Angleterre. Ils ont construit pour cela un réseau de 4 000 délégués de base et de « coordinateurs de mobilisation » pour diffuser des documents, organiser la mobilisation sur le lieu de travail et contrer la propagande de la direction justifiant la remise en cause des salaires et des avantages acquis.

Lorsque les négociations furent dans l’impasse, les mois passés à former les adhérents et à organiser de multiples actions sur le lieu de travail avaient déjà préparé le terrain pour une grève d’ampleur. Les grévistes ont participé à des piquets de grève mobiles militants et créatifs. Ils poursuivaient les camions des briseurs de grève plus agressivement et systématiquement que d’habitude. Ils ciblaient également les cadres dirigeants et les membres du Conseil d’administration à leur domicile, dans leurs séminaires, leurs clubs, ainsi qu’au cours de tous les événements sponsorisés par la compagnie.

Il y a eu environ 400 militants embarqués par la police, les rassemblements ont regroupé jusqu’à 15 000 personnes, 250 salariés ont été mis à pied ou licenciés - ce qui entraîna après la grève des mois de procédure juridique -, et ne nombreux sabotages au sujet desquels la compagnie fit de pleines pages de publicité dans les journaux offrant des récompenses de 100 000 dollars.

Les grévistes ont distribué des dizaines de milliers d’autocollants stipulant « droit aux soins de santé pour tous, pas de remise en cause du régime d’assurance-maladie à Nynex ». Des alliances ont été constituées par les grévistes avec diverses forces politiques et associatives.

À Boston, des orateurs de ces organisations ont pris la parole dans des meetings hebdomadaires de masse avec des grévistes de Pittston et d’Eastern Airlines, ainsi que de nombreuses personnalités, des syndicalistes et des soutiens provenant de diverses communautés. Tous insistaient sur les liens unissant les syndiqués et les non-syndiqués, les salariés ayant une assurance-maladie et ceux n’en ayant pas, et le besoin commun d’un régime national d’assurance-maladie - particulièrement après que les grévistes se soient vus refuser le remboursement de leurs frais médicaux.

En plein milieu d’une grève qui a duré 4 mois, Nynex a fait la grossière erreur de déposer, auprès de l’autorité de régulation des services publics de l’État de New York (PSC), une demande d’augmentation des tarifs qui lui aurait rapporté 360 millions de dollars. Les grévistes du CWA, le principal syndicat des télécommunications, ont recueilli la signature de 100 000 consommateurs opposés à cette augmentation. Ils ont également obtenu de 130 parlementaires de l’État de New York, soit plus de 60 % d’entre eux, que leur nom soit mentionné dans une pleine page publicitaire du New York Times et d’autres journaux s’opposant à l’augmentation. Le syndicat a aussi formé une coalition pour intervenir dans le processus réglementaire avec des communautés religieuses, des étudiants, des personnes âgées, et des organisations communautaires. Des conférences ont été organisées avec Jesse Jackson et l’avocat des consommateurs Ralph Nader (3). Les grévistes ont distribué des dizaines de milliers de tracts demandant aux clients résidentiels de Nynex de refuser le doublement de leur facture mensuelle.

Au bout de quatre mois de grève, après avoir vu sa demande d’augmentation tarifaire rejetée par l’autorité de régulation, pour ne pas prendre le risque de rompre les relations qu’elle cultivait de longue dates avec les hommes politiques et les régulateurs, Nynex réalisa qu’il était temps de conclure.

La compagnie jeta également l’éponge pour ce qui concernait son projet de faire payer aux salariés des cotisations pour l’assurance-maladie. Aujourd’hui, dix-sept ans après, les salariés de Verizon, la compagnie qui a pris la suite de Nynex, font encore partie des 5 % de salariés américains dont l’assurance-maladie est intégralement financée par l’employeur.

« Vous ne savez pas à quel point les mineurs vous sont reconnaissants » expliqua Trumka, le dirigeant du syndicat des mineurs, à un groupe de grévistes de Nynex lors du congrès de novembre 1989 de l’AFL-CIO. C’était juste après le règlement du conflit à Nynex et à la veille de celui de Pittston. « Notre lutte aurait été beaucoup plus difficile si vous n’aviez pas remporté votre éclatante victoire ».

La grève d’UPS de 1997

En 1997, la grève lors du renouvellement des accords d’entreprises pluriannuels a fait son retour avec le célèbre conflit d’United Parcel Service (UPS) qui a concerné près de 200 000 salariés. La façon dont le syndicat des camionneurs a positionné cette lutte a été déterminante pour lui attirer un large soutien populaire, ainsi qu’une immense vague de solidarité des syndicalistes de base pour les chauffeurs et manutentionnaires. Le principal objectif du syndicat des camionneurs était la création de nouveaux postes de travail à plein temps et la mise en échec de la stratégie de la direction consistant à développer le temps partiel.

Comme pour la grève de Nynex, les militants syndicaux ont cherché à élargir le cadre de la bataille pour le renouvellement de leur accord en déclarant dans les communiqués de presse, les enquêtes et les innombrables interviews « on ne veut pas d’une Amérique à temps partiel ! » Non seulement la grève d’UPS a empêché la remise en cause d’avantages acquis, mais elle a également permis la création d’un plus grand nombre de postes de travail à plein temps. Elle est devenue le point de ralliement de tous ceux qui se sentent concernés par l’impact du travail à temps partiel sur la société, avec l’érosion des avantages acquis qui l’accompagne.

Ron Carey, qui était alors le président du syndicat des camionneurs, n’a pas eu la même attitude que ses prédécesseurs. Il n’a pas fait de la négociation de l’accord d’entreprise, le plus important du pays avec celui de General Motors, une affaire personnelle discutée à l’abri du regard des adhérents, de leur famille et de l’ensemble de la population.

Quelques heures après la mise en place des piquets de grève, Randy Walls, chauffeur d’UPS d’Atlanta déclara selon l’agence Reuters, « nous faisons grève pour tous les travailleurs américains ». Walls n’était qu’un des milliers de salariés de base à faire passer le même message. De nombreux mois de formation intensive, de discussions et de communication au sein du réseau reliant entre eux les syndiqués avaient pu construire un large consensus sur les objectifs de la négociation à UPS, et sur la façon de les exprimer clairement. UPS est connu pour son contrôle autoritaire de la main d’œuvre et sa propagande interne systématique. La compagnie a été malgré tout mise KO par la raclée publique qu’elle a prise. « Si j’avais su que la négociation concernant UPS allait se transformer en une négociation sur le temps partiel aux USA, nous aurions eu une approche différente » confessa par la suite un dirigeant d’UPS.

D’après Witt et Wilson qui travaillaient à l’époque pour le syndicat, « les sondages ont montré que les deux tiers de la population soutenait les grévistes. Alors qu’il est parfois dit que les syndicats doivent s’éloigner de leur image ‘militante’ du passé afin de conserver le soutien de leurs adhérents et de la population, l’expérience d’UPS montre le grand attrait exercé par une lutte ouvrière qui se bat pour les intérêts de l’ensemble des travailleurs ». Quelques syndicats ont par la suite tenté de s’inspirer de la méthode utilisée par le syndicat des camionneurs d’UPS, lors du conflit contre le transfert sur les salariés de l’accroissement des coûts des dépenses de santé.

Les luttes sur l’assurance-maladie et les retraites

Comme en France, le patronat américain cherche à remettre en cause les systèmes d’assurance-maladie et de retraite. Mais le contexte est profondément différent car l’essentiel se décide entreprise par entreprise.

La question posée aux syndicats est de rendre populaire la défense du régime d’assurance-maladie qu’ils avaient négocié pour leurs syndiqués, alors que 40 millions d’américains n’ont aucune couverture maladie, que la plupart des retraités n’ont droit à aucun remboursement bénéficiant d’un financement patronal, et que les salariés n’ayant pas de syndicat reconnu par l’employeur payent une cotisation assurance-maladie plus importante que celle payée par les syndiqués.

Si le mouvement ouvrier organisé résiste à la remise en cause des acquis en l’incluant dans la revendication plus large de « droit aux soins de santé pour tous », il peut aider à promouvoir une solution politique qui remplacerait le système actuel d’assurance-maladie dans le cadre de chaque entreprise par un système national d’assurance-maladie.

En se positionnant comme les défenseurs de l’ensemble des salariés et pas seulement de leurs seuls adhérents, les syndicats obtiendraient un soutien plus important parmi la population. Les résultats obtenus par les syndicats à ce sujet sont mitigés.

 

Un des meilleurs exemples locaux de mobilisation coordonnée sur le terrain de l’assurance-maladie lors du renouvellement d’accords d’entreprise pluriannuels a été la « Journée d’action sur les soins de santé » du 5 juin 2003 sous l’égide de la section du Massachusetts de Jobs With Justice (JwJ) (4). L’effort intersyndical de formation des salariés de base et d’agitation sur le lieu de travail était pris en charge par plus de 50 groupes communautaires et structures syndicales dont celui des infirmières, des employés des collectivités locales et des salariés des services publics. Les organisations impliquées ont distribué plus de 65 000 autocollants revendiquant « le droit aux soins de santé pour tous ». Elles ont ensuite organisé une campagne pour pousser leurs adhérents à porter ces autocollants sur le lieu de travail le 5 juin. Afin d’accroître la visibilité et la couverture de cette journée par la presse, Jobs With Justice a également organisé, dans tout l’Etat du Massachusetts, des piquets informels et des rassemblements lors de la pause du midi. Ceux-ci revendiquaient un système de soins de santé « couvrant tout le monde, à financement public et permettant de faire des économies …en réduisant le gaspillage bureaucratique ». Parmi les participants les plus actifs figuraient les salariés de General Electric dont l’accord national d’entreprise expirait quelques semaines plus tard et des employés de l’opérateur de télécommunications de Verizon dont les négociations régionales venaient de débuter.

 

La grève des salariés du commerce, menée par le syndicat UFCW dans le Sud de la Californie, a beaucoup moins bien réussi à faire le lien entre le refus de la remise en cause des acquis par le patronat et le besoin de couverture médicale universelle. La grève a impliqué 60 000 salariés des trois principales chaînes de supermarchés. Beaucoup de grévistes travaillaient à temps partiel 20 heures par semaine, et leur situation rendait encore plus nécessaire une réelle réforme du système de soins de santé. Au lieu de cela, comme le note David Bacon, « au bout de quelques semaines, les piquets de grève du syndicat donnaient une impression de désespoir ». La grève qui se prolongeait ne réussissait pas à obtenir le soutien du voisinage ni d’audience favorable dans les médias. Au lieu de marquer les esprits avec une revendication politique populaire, cette grève est devenue un exemple au dysfonctionnement de désorganisation du syndicalisme.

 

Lors des négociations de 2003 avec General Motors, le syndicat de l’automobile UAW a fini par mener la bataille sur la question du partage des frais de santé, mais cette position n’a pas été maintenue face aux dettes grandissantes des constructeurs automobiles. Fin 2005, le syndicat a accepté de renégocier son accord national, pour autoriser que des augmentations salariales qui y étaient prévues soient reversées au fonds d’assurance-maladie et négocier une baisse des remboursements maladie pour les retraités d’un montant d’un milliard de dollars. Comme l’a dit le Wall Street Journal, cet accord a immédiatement « créé des vagues allant bien au-delà du monde de l’automobile, affectant potentiellement les relations sociales dans des branches allant des télécoms à l’aéronautique ». Au même moment, des entreprises de premier plan, Verizon d’abord, puis IBM, suivis par General Motors, faisaient paraître des placards publicitaires en première page des journaux au sujet de la réduction de leur couverture retraite à « prestation définie » (5) pour des centaines de milliers de salariés et cadres non représentés par des syndicats. Par la combinaison de plans de gel des retraites, le passage à des systèmes individuels de retraite et des coupes dans la couverture maladie des retraités, ces compagnies, comme bien d’autres, qu’elles réalisent des profits ou soient en difficulté, essayent de se débarrasser pour le futur de charges qui se montent à plusieurs millions de dollars. Cette tendance est de mauvais augure pour les salariés des entreprises dont les accords doivent être renégociés prochainement, et où le problème des retraites sera également posé.

 

Actuellement, la tendance dominante du patronat est en effet de vouloir remplacer complètement les retraites « à prestation définie » par des retraites individualisées à « contribution définie »(5) . Une pression énorme est mise sur tout syndicat qui cherche à sauvegarder un système assurant le versement d’une pension d’un montant garanti.

Une majorité croissante d’américains se retrouve sans retraite, et dispose au mieux d’un 401(K), proche des plans d’épargne entreprise existant en France, et dont le bilan n’est pas fameux (6).

Pour cette raison, le slogan syndical « touche pas à nos retraites » n’a pas davantage d’écho que n’avait eu auparavant celui de « pas de remise en cause de notre régime particulier de couverture maladie ».

La difficulté nouvelle pour les syndicats est de faire de la lutte sur tout ce qui touche la remise en cause des retraites une lutte qui concerne tout le monde. On scie la branche sur laquelle sont assis une quantité décroissante de travailleurs ayant encore une assurance-maladie et des droits à retraite acceptables. Et pendant ce temps-là, la grande majorité reste passive car, pour eux, ces droits ont déjà été supprimés depuis longtemps.

Des formes de lutte innovantes

Dans un contexte aussi dégradé, faire grève est souvent une entreprise risquée, et d’autres formes d’actions sont donc parfois expérimentées.

 

Début 2006, le débat entre « grève » et « inside campaigns » (mobilisation sur le lieu de travail sans faire grève) tenait une grande place dans les débats stratégiques parmi les militants de base qui voulaient s’opposer aux coupes sombres sur les salaires et les avantages acquis que voulait entreprendre Delphi, le principal fournisseur de pièces détachées automobile. À Delphi, les salariés faisaient face à une situation où faire grève risquait en fait de faciliter les projets de réduction d’effectifs et de fermeture d’usines. Pour cette raison, quelques militants ont commencé à utiliser une tradition syndicale revivifiée dans les années 1980 par Jerry Tucker qui travaillait à l’époque pour une structure régionale du syndicat de l’automobile (UAW), et qui a été par la suite membre de la direction nationale de l’UAW. Greg Shotwell, un syndicaliste dissident de la région des grands lacs, expliquait dans des réunions et dans un texte circulant largement par e-mail, que « ce sont les travailleurs qui sont la loi lorsqu’ils font la grève du zèle ». Il pensait que si les syndiqués de Delphi partaient en grève, ils feraient le jeu du PDG… « Nous avons besoin de rester à l’intérieur de l’entreprise pour maintenir nos revenus, sauvegarder nos emplois et contre-attaquer. L’objectif est de peser sur les négociations. Nous pouvons contrôler les cadences en prétextant la nécessité du respect de la qualité et des procédures. Si nous respectons les règles à la lettre, la production sera considérablement ralentie ». L’idée est d’utiliser à l’avantage du syndicat les lock-outs des employeurs.

 

Un des signes de l’efficacité de telles mobilisations sans arrêt de travail (inside campaigns) est en effet que les syndiqués peuvent être lock-outés par un employeur ne voulant pas, après expiration de l’accord d’entreprise, rémunérer des salariés qui sont présents sans travailler « normalement ». Quelle que soit la raison invoquée pour un lock-out, la direction porte la responsabilité d’une telle décision. Cela peut aider les salariés à gagner la sympathie de la population, et les mettre dans une situation légale nettement plus favorable que celle de grévistes agissant dans le cadre des lois en vigueur.

D’après un juriste, les employeurs qui lock-outent leurs salariés « peuvent avoir à leur verser des indemnités chômage, ne peuvent pas utiliser des salariés pour les remplacer de façon permanente, et peuvent se voir obligés de rémunérer les salariés lock-outés ». C’est le cas si l’Administration a la preuve que l’employeur a été de mauvaise foi, a voulu changer les règles de façon unilatérale ou a eu des attitudes déloyales lors de la négociation. Dans les 34 États où la législation est la moins défavorable aux salariés, les lock-outés peuvent obtenir des indemnités chômage, alors qu’il n’existe qu’un seul État, celui de New York, où les grévistes peuvent obtenir des subsides, mais cela seulement au bout de sept semaines. Mais par-dessus tout, comme le note le même juriste, « l’embauche de remplaçants permanents rend le lock-out illégal ». Dans le cadre d’une grève, si l’Administration ne constate pas de pratiques déloyales de l’employeur et si celui-ci respecte les formes pour mettre en place sa stratégie de remplacement des grévistes, il peut s’écouler beaucoup de temps avant que les grévistes retrouvent leurs postes de travail après la fin du conflit, l’employeur n’ayant aucune obligation légale d’évincer les remplaçants.

 

Un lock-out récent s’est traduit par la fermeture de tous les ports de la côte Ouest en septembre 2002. Il s’est également terminé par une « victoire défensive » grâce à une telle tactique syndicale. La renégociation de la convention collective concernant les 10 000 dockers et salariés des entrepôts représentés par le syndicat ILWU (7) était complètement bloquée. Les adversaires patronaux et politiques du syndicat agitaient le spectre du recours à la législation d’exception sur « la sécurité intérieure » au cas où le syndicat appellerait à la grève. Le choix a donc été fait d’appeler les adhérents à respecter à la lettre les règles de sécurité sur l’ensemble des quais. Le management a alors accusé le syndicat de faire la «grève du zèle et d’utiliser les revendications concernant la sécurité pour ralentir le travail. En représailles, le patronat a lock-outé les salariés, et la cote ouest a été paralysée. Face à l’ampleur des conséquences économiques d’une telle situation, le président Bush a été obligé d’intervenir en personne le 8 octobre, et la justice a ordonné une période de conciliation de 80 jours pendant laquelle les deux parties devaient travailler de façon « normale et raisonnable ».

 

Après de multiples rebondissements, les salariés ont obtenu une augmentation substantielle de leur retraite et l’annulation du projet concernant le financement de l’assurance-maladie, tout en récupérant des travaux qui avaient été transférés à la sous-traitance en échange de la suppression progressive d’environs 400 postes d’employés à cause de l’introduction de nouvelles technologies.

 

* Steve Early a milité dans les années 1970 au sein du syndicat des mineurs (UMWA), puis depuis 1980 dans celui des télécommunications (CWA). Il a été à ce titre personnellement impliqué dans l’organisation de la grève de Nynex mentionnée dans cet article. Steve est aujourd’hui membre de la direction du CWA pour le Nord-Est des USA qui compte plus de 175 000 adhérents. Il participe à l’animation de Jobs With Justice dans le Massachusetts, ainsi qu’à l’activité internationale de son syndicat, notamment en direction de l’Amérique Latine. Auteur de nombreux articles, Steve a également contribué à plusieurs livres. Steve Early est par ailleurs membre du comité éditorial de Labor Notes.

 

Cet article est extrait d’une contribution écrite pour « Encyclopedia of Strikes in American History » ME Sharpe (2007). La traduction et l’adaptation sont de Jacques et Alain (SUD PTT).

 

Notes

1. L’AFL-CIO ( http://www.aflcio.org/aboutus/ ) était, depuis 1955, la seule confédération syndicale existant aux USA. Elle a éclaté en 2005 en deux confédérations rivales.

2. Jesse Jackson est un pasteur engagé dans la lutte pour les droits civiques, notamment ceux des noirs. Il a souvent été le porte-parole de la gauche du Parti Démocrate. ( http://fr.wikipedia.org/wiki/Jesse_Jackson )

3. Ralph Nader est un avocat rendu célèbre par sa lutte en défense des consommateurs. Porte-parole du parti Vert, il s’est présenté plusieurs fois aux élections présidentielles contre les Républicains et les Démocrates. ( http://fr.wikipedia.org/wiki/Ralph_Nader )

4. Voir l’article consacré à JwJ dans ce numéro.

5. La retraite d’entreprise « à prestation définie » est principalement financée par l’employeur. Elle assure habituellement à la retraite 1 à 2 % du salaire moyen des 3 ou 5 meilleures années par année d’ancienneté. La retraite individualisée à « contribution définie » est financée par le salarié. Le revenu qu’il procure à la retraite dépend du montant des cotisations accumulées et des rendements des marchés financiers. Voir aussi :  ( http://www.ires-fr.org/files/publications/chronique%20internationale/chroniqueires.htm ) numéro 81, article de Catherine Sauviat page 6. ( http://webu2.upmf-grenoble.fr/lepii/regulation/Annee_regulation/annee4.html ) Fonds de pension et épargne salariale aux États-unis : les limites du pouvoir syndical par Catherine Sauviat et Jean-Marie Pernot

6. Le 401(K) est un nouveau plan de pension à cotisations définies créé en 1981, qui remplace progressivement les régimes plus anciens. Il s’agit d’un fonds commun de placement financé par des versements prélevés sur le salaire et une participation de l'employeur. Les sommes versées sur ce compte sont exonérées d'impôts mais bloquées jusqu’au départ à la retraite. Avec de fortes pénalités, un déblocage anticipé peut avoir lieu pour certains motifs (achat immobilier, factures médicales urgentes, frais de scolarité). ( http://webu2.upmf-grenoble.fr/lepii/regulation/Annee_regulation/annee4.html )  Retraite complémentaire et marchés financiers aux États-unis par Sabine Montagne

7. The International Longshore and Warehouse Union (ILWU) syndique 45 000 salariés travaillant essentiellement dans les ports et docks de la Côte Ouest, et d’Hawaï. Il compte également 14 000 membres au Canada. Ce syndicat a la capacité de paralyser tout le trafic maritime de la Côte Pacifique de ces deux pays. C’est un des syndicats les plus combatifs des USA, à ne pas confondre avec son homologue de la Côte Est qui a une orientation diamétralement opposée. L’ILWU puise ses racines dans la tradition syndicaliste-révolutionnaire des IWWW. Il a joué un rôle clé dans les grandes grèves des années 1930. L’ILWU a été exclu de la confédération CIO en 1950 lors de l’hystérie anti-communiste de l’époque, et n’est redevenu membre de l’AFL-CIO qu’en 1988. ( www.ilwu.org/about/ ) ( www.ilwu.org/history/ilwu-story/ilwu-story.cfm )