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États-unis

Faire face aux délocalisations

Tim Costello* et Jeremy Brecher**

mise à jour : janvier 2007

Faire face aux délocalisations

Il s’agit de l’adaptation d’un texte publié en avril 2004 (1)

Les « nouvelles délocalisations »

Les délocalisations d’emplois industriels existent depuis longtemps au sein de l’économie mondiale. Mais la délocalisation à l’étranger d’emplois de « cols blancs » et de tâches intellectuelles représente une nouvelle phase de la mondialisation. Pour la première fois, les délocalisations sont vécues par la majorité des salariés américains comme une menace pour leur niveau de vie et l’avenir de leurs enfants.

Selon certaines études, le nombre d’emplois de « cols blancs » menacés aux USA par des délocalisations sera compris entre 3,3 et 14 millions dans les dix prochaines années. Certains économistes expliquent que le nombre d’emplois menacés est important parce qu’il est relativement facile de délocaliser beaucoup d’emplois dans les services nécessitant davantage de travail qualifié et des communications à haut débit.

S’il y avait beaucoup d’emplois disponibles, les délocalisations ne seraient pas un problème important. Mais il y a un déficit d’emplois corrects à travers le monde, y compris aux USA. Les entreprises et les investisseurs exploitent cette situation pour transférer le travail là où son coût est le moins élevé – et là où les gouvernements sont le plus en difficulté et pour cette raison procurent les subventions les plus élevées ainsi que les réglementations environnementales et sociales les plus faibles.

Cette caractéristique première des délocalisations ne disparaîtra pas d’elle-même. Le déficit global d’emploi est un problème qui doit être pris en charge par les peuples du monde aux niveaux local, national et international. Il ne peut pas être résolu en tentant de protéger les emplois des salariés d’un pays aux dépens des salariés des autres pays.

Pourquoi les emplois partent-ils à l’étranger ?

Ainsi, réduire les coûts est la principale raison des délocalisations. Un PDG du secteur de l’informatique explique : « Vous pouvez avoir trois ou quatre programmeurs pour le prix d’un. En tant que compagnie de logiciels, vous pouvez en même temps diviser par deux le nombre de vos programmeurs, diminuer vos coûts, et augmenter votre profitabilité. C’est une bonne affaire ».

Mais la nouvelle vague de délocalisations n’est pas seulement guidée par la possibilité de réaliser des profits. C’est une réponse à la surcapacité de production qui touche de nombreuses industries. La surproduction qui touche le marché mondial fait qu’une entreprise a peu de marges pour augmenter ses prix pour maintenir ses profits, car si elle le fait quelqu’un, quelque part, produira et vendra pour moins cher. C’est pourquoi les entreprises cherchent tant à payer moins cher les salariés pour conserver des prix compétitifs tout en améliorant leur profitabilité.

L’impact des délocalisations

L’impact des délocalisations est de très loin supérieur au nombre relativement limité de travailleurs qui perdent réellement leur emploi. Son effet le plus important est le pouvoir que les employeurs obtiennent à travers le chantage au transfert des emplois et qu’ils utilisent pour renforcer considérablement leur pression sur les salariés.

En conséquence, aux USA, les ouvriers de l’industrie ont vu leur salaire réel baisser. De la même façon, tous ceux dont l’emploi peut être déplacé vers des endroits où les salaires sont plus bas, voient aujourd’hui leur rémunération stagner ou baisser, même si peu d’emplois sont en réalité transférés.

Les délocalisations ont également d’importantes conséquences au niveau macroéconomique. Dans la phase actuelle du cycle économique des USA (2004), les salaires du privé auraient dû croître de 8 % en termes réels. Au lieu de cela, en deux ans d’expansion, ils ont baissé de presque 1 %, ce qui équivaut à un manque à gagner de 350 milliards de dollars en termes de pouvoir d’achat des consommateurs. Résultat, la croissance est freinée et le chômage augmente alors qu’il aurait dû logiquement baisser.

Libre-échangisme contre protectionnisme : un débat menant à une double impasse

Alors que le déficit mondial d’emplois est au cœur de la crise économique actuelle, le débat économique actuel aux USA place rarement le problème des salariés américains dans ce contexte. Au lieu de cela, les problèmes sont ramenés au débat plusieurs fois centenaire d’avant la mondialisation qui oppose les partisans du libre échange à ceux du protectionnisme.

Chacune de ces positions comporte une part de vérité.

Les partisans du protectionnisme ont raison lorsqu’ils expliquent que la forme actuelle de mondialisation a des effets désastreux sur le monde du travail, les diverses communautés et l’environnement.

Mais les partisans du libre échange ont également raison lorsqu’ils expliquent que chercher seulement à empêcher les emplois de partir à l’étranger c’est se condamner soi-même à l’échec. La conséquence habituelle et involontaire des stratégies économiques nationalistes dans une économie mondialisée n’est pas de permettre l’épanouissement de l’économie nationale mais, au contraire, de déboucher sur la guerre commerciale.

Aucune de ces deux positions ne prend en compte de façon adéquate le fait que le « commerce » ne représente qu’une petite partie de la rupture historique que l’on appelle mondialisation. L’économie mondialisée d’aujourd’hui ne peut plus être comprise comme un système d’économies nationales dont les rapports se limitent essentiellement à des échanges commerciaux. C’est fondamentalement un système international de marchés, d’entreprises et d’institutions, qui traverse les frontières nationales.

Des idées économiques reposant sur la foi

L’idée que dans un pays, les emplois délocalisés seront inévitablement remplacés par d’autres emplois relève plus de la foi religieuse que d’une argumentation rationnelle.

Les avocats de la mondialisation expliquent que les salariés américains, dont l’emploi a été transféré à l’étranger, peuvent trouver un nouvel emploi aux États-unis en « remontant dans la chaîne de valeur ». Mais vu le grand nombre d’emplois intellectuels hautement qualifiés qui sont délocalisés, la question à laquelle ils sont incapables de répondre est : quels seront les nouveaux emplois qui seront créés sur place et pourquoi ne seraient-ils pas délocalisés à leur tour ?

Les descendants des travailleurs indiens du textile, dont l’emploi est parti vers la Grande-Bretagne au début du 19ème siècle, sont tombés dans la pauvreté pendant des générations (voir encadré 1). Aux USA, les villes industrielles du nord-est, dont les usines sont parties vers le sud il y a un siècle, restent aujourd’hui des régions frappées par la pauvreté. Les villes aux couleurs de rouille comme Detroit et Akron qui ont perdu leur tissu industriel, suite à la mondialisation des années 1970-1980, ont connu une brève renaissance dans les années 1990 mais sont aujourd’hui retombées dans le bourbier du déclin industriel.

L’alternative : une juste mondialisation

Le repli protectionniste n’est pas une solution adéquate. La création d’emplois acceptables nécessite une « juste mondialisation ».

Un rapport récent de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) (cf. encadré 2), intitulé « Une juste mondialisation – créer des opportunités pour tous » (2), propose un cadre pour une nouvelle approche du déficit d’emplois au niveau mondial. Ce rapport propose d’agir au niveau local, national et mondial pour créer suffisamment d’emplois décents au niveau mondial.

Au niveau national cela implique :

Mettre en place une juste mondialisation nécessite de reconnaître que l’économie mondiale est tellement interconnectée que pas un seul pays – pas même les USA – ne peut résoudre seul ses problèmes. Agir au niveau international nécessite d’inverser les politiques du FMI et de la Banque mondiale qui, au lieu d’être basées sur les besoins fondamentaux des peuples, ont ordonné aux pays en voie de développement de détruire leurs systèmes de protection sociale, de démanteler leurs administrations, et d’éliminer les protections légales dont bénéficiaient les salariés. Et cela afin d’assurer le service de la dette.

Mettre fin aux programmes d’austérité du FMI et de la Banque mondiale et abolir la dette du tiers-monde aidera à promouvoir l’emploi, augmentera la demande globale de l’économie mondiale. Cela facilitera également la réduction des formes inappropriées de délocalisation, en permettant aux pays en voie de développement d’utiliser leurs ressources pour satisfaire les besoins de leurs propres populations en matière de bien-être et de développement, plutôt que de se lancer dans un effort désespéré pour attirer les emplois existant dans d’autres pays. Mais pour imposer de telles mesures, il faudra une mobilisation internationale des salariés et des mouvements sociaux.

 

 

 

« De 1760 (début de la révolution industrielle en Angleterre) à 1810, l’Inde reste le principal fournisseur mondial de produits textiles. En 1813 encore, les tissus de coton et de soie indiens coûtent 50 à 60 % moins chers que les tissus anglais. Le marché indien va dès lors être conquis par le capital anglais, non par des moyens purement économiques puisque les coûts sont beaucoup plus faibles en Inde, mais par la force politique et militaire. L’Angleterre va imposer :

  • des droits d’importation en Angleterre des tissus indiens extrêmement élevés : de 70 % à 80 % d’abord, puis de 20 % du prix des tissus ;

  • des droits d’importation en Inde des tissus anglais extrêmement faibles : de 3 à 4 %.

De fait, entre 1815 et 1850, les cotonnades britanniques conquièrent l’Inde, et cela représente 25 % du total des exportations britanniques. Parallèlement, en Inde, l’industrie textile est détruite, et s’y substituent massivement des plantations de coton, exporté brut vers l’Angleterre. L’Inde, de producteur de produits manufacturés, est transformée en producteur de matières premières. L’économie connaît un mouvement inverse à celui connu par les pays européens : les travailleurs quittent les villes pour retourner à la campagne. Le "sous-développement " s’installe».

 

Jacques Valier, Une critique de l’économie politique, tome 2 p 109, (Maspéro 1982).

 

 

 

 

OIT

Fondée en 1919, l'Organisation internationale du travail (OIT) est depuis 1946 une institution spécialisée de l'ONU. Elle est chargée de promouvoir les droits des travailleurs, d'améliorer leurs conditions de travail et de lutter contre le chômage. Son siège est à Genève.

L’OIT est une organisation tripartite réunissant dans les mêmes instances dirigeantes des représentants des gouvernements, des employeurs et des organisations syndicales. Les normes internationales instaurées par l'OIT sont des instruments juridiques qui définissent les principes et les droits minimums au travail. Même lorsqu’elles sont ratifiées par les Etats, les règles instaurées par l’OIT ne sont pas nécessairement mises en œuvre : aucune sanction n’est en effet prévue si elles ne sont pas appliquées.

Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/OIT

 

 

 

* Tim Costello a milité syndicalement comme chauffeur routier pendant 25 ans, puis a travaillé à plein temps pour le syndicat des services SEIU. Il a ensuite été un des animateurs de « North American Alliance for Fair Employment » (NAFFE), un réseau de 65 syndicats et associations tournée vers les salariés précaires et à temps partiel. http://www.fairjobs.org  Tim milite avec Jeremy Brecher depuis plus de 20 ans. Depuis 2005, ils animent ensemble « Global Labor Stratégies » (stratégies ouvrières mondialisées), un centre de ressources à la disposition du mouvement ouvrier et de ses alliés. http://www.laborstrategies.blogs.com/  Tim a écrit plusieurs ouvrages, dont certains en collaboration avec Jeremy Brecher. Tim est intervenu dans le séminaire sur les délocalisations lors du FSE de Londres de 2004, www.sudptt.fr/IMG/pdf/3896.pdf  ainsi qu’en 2005 au congrès de la Fédération SUD PTT.

 

** Jeremy Brecher est historien. Il a écrit une dizaine de livres sur le monde du travail et les mouvements sociaux, parfois en compagnie de Tim Costello, avec qui il milite depuis plus de 20 ans. Jeremy a également réalisé le script de nombreux films documentaires. Depuis 2005, Jeremy et Tim animent ensemble « Global Labor Stratégies » (stratégies ouvrières mondialisées), un centre de ressources à la disposition du mouvement ouvrier et de ses alliés. http://www.laborstrategies.blogs.com/  http://stonesoup.coop/sspeople/brecher/jbbio.htm  http://www.zmag.org/biobrecher.htm

 

Notes

(1) Traduction et adaptation : Alain (SUD PTT). Le texte original (en anglais) est disponible en ligne à l'adresse suivante :   http://laborstrategies.blogs.com/global_labor_strategies/2006/07/outsource_this_.html

(2) www.ilo.org/public/french/fairglobalization/report/index.htm