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INTERVIEW DE HAN DONGFANG

Dans cette interview, parue en juillet 2005 dans la « New Left Review »1, Han Dongfang commence par raconter son itinéraire.

Né en 1963, ce fils de paysans s’est tout d’abord engagé dans l’armée où il est affecté dans un établissement pénitentiaire. Écoeuré par la corruption des officiers, il en démissionne au bout de trois ans. En 1989, il travaille dans les chemins de fer. Voulant exprimer sa solidarité avec la révolte des étudiants, il proclame, peu après l’instauration de la loi martiale, la création d’un syndicat indépendant du pouvoir revendiquant 2 000 membres. Il se retrouve alors rapidement en prison où il manque de mourir de la tuberculose.

Grâce au soutien de syndicalistes américains, il est libéré au bout de 22 mois et est autorisé à partir se faire soigner aux États-Unis. C’est là qu’il fait la connaissance en 1993 de Cai Chongguo2. Il cherche ensuite à revenir dans son pays, mais les autorités le refoulent sur Hong Kong qui était, jusqu’en 1997, une colonie britannique. Voulant continuer son combat syndical depuis Hong Kong, il fonde alors le « China Labour Bulletin » et anime une émission de radio écoutée sur le continent par plus de 40 millions de personnes.

 

Après ton refoulement sur Hong Kong, as-tu commencé tout de suite ton travail organisationnel ?

 

Les deux premiers mois, j’ai essayé plusieurs fois de revenir en Chine continentale : après tout, c’est mon pays, c’est là que je suis né et que j’ai grandi, et j’ai un passeport chinois. À chaque fois, j’ai été refoulé et, une fois, j’ai été empoigné brutalement au milieu du pont et repoussé de l’autre côté.

J’ai ensuite réalisé que mon rôle ne devait pas se limiter à donner une mauvaise image du gouvernement chinois en tentant de traverser la frontière tous les 15 jours entouré par des journalistes. Je devais revenir à mon projet initial, qui était d’aider à créer un mouvement ouvrier. Dans ce but, j’ai lancé en mars 1994, le China Labour Bulletin (Bulletin chinois du monde du travail). L’objectif était de réaliser un hebdomadaire parlant de ce qui se passe en Chine, décrivant la vie des salariés et leur expliquant l’idée de syndicalisation. Il s’agissait essentiellement pour moi de former des militants.

Edité à Hong Kong, le bulletin se présentait sous deux formes, une édition en chinois et une autre en anglais. Étant donnée l’ampleur du travail, particulièrement en ce qui concerne la traduction, la périodicité devint progressivement mensuelle. On envoyait la version en anglais aux organisations syndicales étrangères, et la version chinoise dans les usines de la République populaire de Chine. Il est possible d’acheter dans les librairies de Hong Kong un annuaire des usines de la Chine continentale, mis à jour tous les ans et comportant environ 100 000 adresses. On envoyait le bulletin de façon exploratoire dans différentes usines sélectionnées dans cet annuaire. On l’envoyait au local syndical des usines retenues, commissariat de police le plus proche. Mais cela ne me dérangeait pas, les officiers de police ont besoin de parfaire leur éducation. À partir de 1999 ou 2000, nous avons cessé d’imprimer le bulletin, et nous sommes passés à une version exclusivement en ligne3. Nous trouvions cela plus attractif et cela permettait de toucher plus de monde. Nous pouvons y inclure des transcriptions de conversations avec des salariés lors de mes émissions à la radio et les envoyer accompagnées de mes commentaires concernant les cas abordés.

Peux-tu nous parler de Labour Express, ton émission de radio ?

 

J’ai commencé à avoir une émission sur Radio Free Asia en mars 1997, peu de temps avant que les Britanniques ne rétrocèdent Hong Kong à la République populaire de Chine.

Je disposais d’un temps d’antenne, deux fois par semaine, pour parler des sujets concernant le monde du travail chinois. Mais au bout de quelques mois, à la fin 1997, je leur ai expliqué que je ne pouvais pas continuer à parler aux travailleurs chinois sans avoir la possibilité de communiquer directement avec eux. J’étais en train de perdre le contact avec eux, mes idées se desséchaient.

J’ai suggéré que je pourrais communiquer un numéro de téléphone sur lequel mes auditeurs pourraient m’appeler gratuitement. Comme c’était prévisible, les gens commencèrent à appeler. J’ai demandé à ceux qui appelaient depuis chez eux de rappeler depuis une cabine publique, pour que je les rappelle ensuite. On a demandé aux auditeurs appelant en dehors des heures d’ouverture de laisser des messages vocaux et, lorsque nous arrivions le matin, la boîte était pleine.

Mes écrits ont beaucoup bénéficié de ces dialogues avec les auditeurs. Mes articles sont devenus beaucoup plus proche du terrain et plus concrets. J’ai alors pensé que toutes ces conversations devraient pouvoir être écoutées par tout le monde, et nous avons décidé de les diffuser si les auditeurs qui appelaient en étaient d’accords.

J’ai commencé à recevoir de plus en plus d’appels, et les gens étaient très désireux s’exprimer. Au début, nous utilisions des logiciels pour modifier la voix des auditeurs afin qu’ils ne puissent pas être reconnus, parce que je ne voulais pas qu’ils aient de problèmes.

Mais de plus en plus ils dirent « non, je ne veux pas que ma voix soit modifiée ! Je veux que la vérité soit dite ». Ensuite, nous avons commencé à couvrir les manifestations et les grèves, non pas à posteriori, mais en direct. Je voulais produire des reportages incluant des interviews avec les salariés, les autorités gouvernementales, les syndicats, la direction des entreprises, etc.

Par exemple, un grand nombre de conflits ont eu lieu en 1998 concernant les retards dans le paiement des salaires et les revenus des retraités ainsi que sur les suppressions d’emploi. Les gens protestaient dans la rue, et je recevais par exemple un appel depuis une cabine publique située en face d’un bâtiment officiel me disant que 500 personnes étaient là. Alors, je rappelais, et j’interviewais des participants par téléphone, en les faisant parler de leurs problèmes et de leur vie. C’était extraordinaire, comme si un reporter était sur place et recueillait les nouvelles en direct. J’appelais ensuite les autorités locales, et je leur demandais ce qui se passait, et pourquoi la situation était de pire en pire. Et je demandais aux responsables syndicaux ce qu’ils faisaient pour les travailleurs, et ils expliquaient qu’ils essayaient de les calmer et de les faire rentrer à la maison, car les salariés n’avaient pas conscience des difficultés auxquelles la direction et le gouvernement étaient confrontés, et ainsi de suite.

Les appels venaient-ils de certaines régions en particulier, par exemple surtout de la zone côtière ?

Non, ils venaient de partout, même du Tibet et du Xinjiang4. La répartition des appels dépendait davantage de l’actualité du moment dans une région que de la localisation géographique, en particulier, au moment de la réforme des entreprises d’État dans une partie donnée du pays. Par exemple, vers 1998-1999, il y a eu beaucoup de mouvements revendicatifs dans les provinces du Heilongjiang, du Gansu et du Guizhou, avec des blocages de trains dans la région minière du Sichuan.

Peux-t-on capter tes émissions partout en Chine ?

Cela dépend des endroits, parfois le signal est brouillé, et les gens appellent pour se plaindre. Ils ne peuvent pas croire que les Américains, avec toute leur technologie, ne peuvent pas contourner le brouillage qui est fait par des stations locales de radio dépendant de l’armée. Typiquement, celles-ci se contentent de diffuser d’autres programmes sur la même fréquence, des opéras ou des choses de ce genre.

La peur a-t-elle diminuée depuis que vous faites ce genre de reportages ?

Oui, la peur est en train de disparaître parmi la population. À mon avis, c’est que la colère grandit et éclipse la peur.

Dirais-tu que tes idées ont changé suite à ces émissions radios et à ce bulletin ?

J’ai en effet appris beaucoup de choses. En parlant avec tant de personnes différentes, je suis devenu plus réaliste, et je pense de façon de plus en plus concrète à la façon de résoudre les problèmes. C’était très difficile au début, mais cela m’a donné la capacité de parvenir à une idée d’ensemble de la situation dans une usine donnée à partir de discussions avec différents salariés, des cadres et des représentants de l’État. J’ai réalisé que s’il m’était possible de faire des commentaires là-dessus, je ne pouvais pas y apporter pour autant de solutions, premièrement, parce que j’en étais incapable et, deuxièmement, parce que j’étais élu par personne.

Lorsque que je mettais bout à bout des informations concernant des manifestations et que je parlais à différents responsables, je les obligeais à répondre à mes questions et ils fournissaient des réponses stupides qui soulignaient les vices du système. Réussir cela m’excitait beaucoup. Mais au bout d’un moment, j’ai réalisé qu’agir ainsi n’aidait pas réellement à résoudre les problèmes existant sur le terrain. Le problème du non-paiement des salaires, par exemple, est dépendant de l’état du budget de l’entreprise. S’il n’y a pas d’argent dans les caisses, même en m’asseyant dans le fauteuil de la direction, il ne me serait pas possible de trouver une solution. J’ai donc pensé que les salariés devaient essayer de résoudre les conflits d’une façon pacifique et rationnelle, par le biais de la négociation. Si neuf mois de salaires sont dus, et que l’État ne peut en payer que trois, il ne sert à rien de rester dans la rue jusqu’à ce que tout soit payé. Vous négociez, par exemple, le paiement de trois mois et le reste dans les neuf mois. Mais j’ai ensuite réalisé que si la négociation ne reposait pas sur une base légale, il n’y avait aucun moyen de contraindre le gouvernement à tenir ses promesses.

Nous avons donc développé une forme de lutte qui encourageait les salariés à engager des actions en justice.

La loi est très claire sur l’obligation pour l’État de payer les salaires. Non seulement le ministère du Travail est obligé de payer les arriérés, mais il doit également verser une amende pour avoir laissé s’accumuler ceux-ci.

Depuis deux ans et demi, notre bulletin est activement intervenu sur de tels cas. Nous ne nous contentons pas d’être des observateurs extérieurs, nous expliquons aux salariés la procédure légale, et nous cherchons des avocats acceptant de les défendre. Il y a deux ans, une dizaine de salariés d’une grande entreprise du Suizhou, dans la province du Hubei, avaient été arrêtés après une manifestation. Nous les avons mis en rapport avec un avocat de Pékin, après quoi, les accusations ont été abandonnées et, sans procès, les autorités les envoyèrent directement dans un centre de rééducation. Nous sommes alors allés avec l’avocat au service local du Bureau de la sécurité publique, en insistant sur le fait qu’il s’agissait d’une mesure administrative illégale, et ils relâchèrent les travailleurs. Cette intervention avait été très efficace.

Par la suite, nous avons développé un « programme d’intervention juridique » qui a été jusqu’ici très efficace. De plus en plus d’avocats veulent travailler directement avec nous, ils n’éprouvent pas du tout le besoin de se cacher : ils gagnent de l’argent en faisant tout simplement leur métier.

Tu as pour l’instant parlé des entreprises d’État. Qu’en est-il des conflits dans le secteur privé ?

Le secteur privé peut être divisé en deux parties : les entreprises chinoises et les entreprises étrangères. Il est beaucoup plus facile de négocier avec les entreprises étrangères qu’avec les entreprises chinoises. Le plus souvent les entreprises locales sont d’anciennes entreprises d’État qui ont été privatisées. Leurs actuels propriétaires sont les anciens dirigeants ou fonctionnaires qui font profiter les responsables locaux d’une part de leurs profits. Aussi, dans ces cas-là, l’hostilité de la population envers les fonctionnaires locaux est encore forte car ils restent très protégés. En ce qui concerne les entreprises étrangères – y compris celles qui appartiennent à des investisseurs de Taiwan, Hong Kong ou de Corée – les patrons donnent, bien entendu, aussi des pots-de-vin aux autorités locales. Mais il est possible de mettre ces dernières en difficulté en faisant référence à la législation du travail et en leur disant qu’elles protègent les investisseurs étrangers aux dépens des salariés chinois. Il est beaucoup plus facile de faire pression en utilisant ce type d’argument. J’ai également réalisé qu’il était plus facile pour les travailleurs des usines étrangères de se mettre en lutte.

Ils viennent souvent de la campagne, et personne ne s’est jamais occupé d’eux. Dans les anciennes entreprises d’État, beaucoup de travailleurs sont restés après la privatisation, bien que les salaires aient été considérablement réduits et beaucoup continuent à considérer que l’État doit, d’une façon ou d’une autre, continuer à prendre soin d’eux. Cette croyance est résiduelle, mais elle suffit à étouffer leur indépendance car ils ne veulent pas prendre le risque de couper les ponts en prenant une initiative brutale.

Il y a quelques années par exemple, le gouvernement s’apprêtait à fermer une usine. Nous avions encouragé les salariés à engager une action en justice et à s’organiser, mais ils n’ont pas voulu. Beaucoup d’entre eux avaient peur et étaient prêts à accepter une aggravation des conditions qui leur étaient faites. La plupart perdirent tout, et ceux qui purent garder leur emploi travaillent aujourd’hui dans des conditions très dégradées. Maintenant, ils sont motivés pour se battre, mais c’est trop tard. La base sur laquelle pouvait se construire la solidarité n’existe plus car là où il y avait, disons, 5 000 salariés, il n’en reste plus aujourd'hui que 300.

C’est pour ces raisons que ceux qui cherchent à organiser les salariés dans les entreprises ayant été privatisées sont assez découragés. Nous pensons qu’en Chine, l’objectif prioritaire du mouvement ouvrier devrait être d’organiser les salariés travaillant dans les entreprises étrangères. Une fois que ces salariés seront organisés, ils influenceront les entreprises privatisées. Tu as signalé les retards dans le paiement des salaires.

Quels sont les autres principaux problèmes ? Les conditions de travail ? Peux-tu nous parler du chômage ?

Hélas, nous ne pouvons pas espérer organiser les chômeurs. Souvent des travailleurs me contactent en se plaignant d’une menace de licenciement abusif. Je les incite avec insistance à engager une action en justice, mais ils refusent, préférant adresser une pétition aux autorités, de façon répétée, jusqu’à ce qu’ils perdent leur emploi. Mais il est alors trop tard, car il n’y a aucune preuve légale qu’ils contestaient leur licenciement. Ce genre de chose est particulièrement attristant car il s’agit des gens les plus pauvres, ceux qui ont le plus besoin d’aide.

Que nous le voulions ou non, nous sommes obligés de choisir nos angles d’attaque si nous voulons construire un mouvement. Nous ne concevons pas le Bulletin comme une entreprise de services, même si nous aidons à résoudre les cas individuels quand nous le pouvons. Nous nous concevons comme les fondateurs d’un mouvement ouvrier, et nous croyons que la protection des travailleurs dans l’avenir repose sur notre capacité à en créer un qui soit puissant. Pour cela, nous devons faire des choix douloureux : laisser tomber un cas et poursuivre avec un autre si celui-ci nous paraît pouvoir déboucher sur une action collective au cours de laquelle les salariés pourront sélectionner des délégués qui pourront par la suite devenir des leaders syndicaux.

C’est par ces luttes légales qu’ils peuvent êtres encouragés à former un syndicat dans leur entreprise. Une fois que des délégués syndicaux seront élus, nous aurons franchi un pas supplémentaire vers la réforme du syndicat officiel, dont nous ne voulons pas nous débarrasser car il constitue une utile coquille. Il faut le changer de l’intérieur, grâce à une implication croissante des travailleurs. Au niveau de l’usine, une fois que des adhérents réclament des élections, révoquent les bureaucrates irresponsables, engagent des recours juridiques, alors beaucoup de choses deviennent possibles.

Nous proposons aux salariés une formation juridique, nous leur expliquons comment organiser un syndicat, nous les aidons pour organiser les élections, fabriquer des cartes d’adhérents, garder le contact avec les salariés. Et comme nous faisons tout sur de solides bases légales, les représentants locaux de la police ne peuvent pas faire grand chose contre ces travailleurs.

Nous expliquons aux salariés que nous cherchons à les aider dans leurs conflits sociaux et que nous voulons qu’ils soient résolus pour le bien de tous. Et si la police leur demande si nous avons des objectifs cachés, personne ne peut dire quoi que ce soit contre nous.

Il y a eu récemment une grève de 49 jours dans une usine à Xianyang dans la province du Shaanxi. La plupart des salariés étaient des femmes. Je leur ai résumé les procédures électorales et les points essentiels de la législation concernant les syndicats et les droits des salariés. Je leur ai également proposé de leur trouver un avocat à Pékin. Par la suite, leurs leaders ont été arrêtés. D’un côté, j’étais à peu près certain qu’ils ne seraient pas traités comme les salariés de Liaoyang5 mais, d’un autre côté, je me disais, mon Dieu, j’ai contribué à envoyer ces gens en prison. Trois mois plus tard, ils ont été relâchés. À la suite de cela, nous avons appris que nous devions nous limiter aux conflits les plus terre-à-terre et aux problèmes concrets. L’usine de Xianyang avait été achetée par une société cotée à Hong Kong en commun avec un organisme d’Etat nommé China Resource. Ils avaient promis aux salariés que rien ne changerait, et que tout le monde aurait des CDI. Mais dès que l’accord a été signé, il leur a été dit que la durée maximale des contrats serait de trois ans et que tout le monde avait une période d’essai de six mois. Des salariés extrêmement qualifiés, qui faisaient le même travail depuis 20 ans, se retrouvaient maintenant en période d’essai et recevaient seulement 60 % de leur ancien salaire. C’est pour cette raison qu’ils se mirent à protester : ils verrouillèrent les grilles de l’usine et stoppèrent complètement la production. Aujourd’hui, ils ont toujours leur emploi et n’ont pas été licenciés.

Très récemment, j’ai reçu un mail d’un instituteur travaillant dans une mine de charbon à Jilin, écrivant au nom de milliers de mineurs. Il disait qu’il avait lu sur Internet un de mes articles, qu’il était absolument d’accord avec le besoin d’organiser les travailleurs et qu’il avait imprimé l’article puis l’avait fait circuler parmi les mineurs.

Ils étaient enthousiastes à l’idée de s’organiser de façon légale, mais désiraient obtenir mon aide parce qu’ils ne connaissaient pas la façon de procéder. C’est le genre de cas sur lequel je veux me concentrer et qui demande à être traité avec d’extrêmes précautions. La population chinoise a connu la Révolution culturelle, la tuerie du 4 juin 1989 sur la place Tien An Men et les ténèbres qui ont suivi ce 4 juin. Ils ont très peur, mais ne peuvent pas expliquer pourquoi. Je crois que la pire des peurs est celle que l’on ne peut expliquer ou dont on ne trouve pas les raisons. Une fois que l’on en découvre les raisons, on peut faire avec. En apportant une assistance juridique aux salariés, nous leur démontrons très clairement qu’il n’y a pas de raison d’avoir peur, et que pour tout ce que pour leurs revendications, il y a de l’espoir.

Est-il exact que toutes les structures locales du syndicat officiel représentent davantage la direction des entreprises que les salariés ?

Oui, c’est absolument vrai, et cela se vérifie partout. Dans la plupart des cas, les fonctionnaires du syndicat font eux-mêmes partie de la direction des entreprises.

Votre stratégie consiste-t-elle à donner confiance en eux-mêmes aux salariés pour qu’ils votent la révocation de ces responsables et exigent d’avoir de réels délégués ?

J’ai pensé cela longtemps, mais je me suis rendu compte que c’était impossible tant que les gens auraient peur. Par ailleurs, je ne connais pas techniquement la procédure à utiliser. De plus, même si j’ai eu des discussions avec des travailleurs sur la législation sociale ou syndicale, ils préféraient s’intéresser davantage à des cas particuliers qu’aux élections syndicales. Pour en faire un objectif plus légitime à leurs yeux, il me faut les convaincre que la question des élections syndicales est étroitement liée à leur problème particulier.

Mais nous sommes persuadés que plus il y aura de salariés qui participent aux élections dans les usines, plus il y aura une pression sur le système syndical en place : si vous ne représentez pas les salariés, ils vous vireront de vos responsabilités. Même les meilleurs de ceux qui participent au dispositif actuel, qui ont une authentique sympathie pour le destin des salariés qu’ils représentent, n’ont jamais été formés pour organiser quoi que ce soit.

Ils n’ont aucune idée de la façon de représenter des salariés. Tant que les batailles juridiques se mènent, ce qui est le plus important c’est de construire de la confiance en soi. Et si cette confiance collective existe, il n’est pas grave de commettre des erreurs dans la procédure juridique, l’expérience permet de les corriger, d’apprendre et de progresser. Mais si cette confiance en soi n’existe pas, vous ne commencerez même pas à le faire. C’est pour cela que procurer une aide juridique et des avocats est si utile à ces travailleurs : cela solidifie le terrain sur lequel ils avancent.

Cela sous-entend que les salariés peuvent avoir confiance dans les tribunaux ?

Si suffisamment de travailleurs sont ensembles, les tribunaux auront plus de mal à prendre des décisions contradictoires avec les lois du pays - ce qu’ils sont, bien entendus complètement capables de faire. Les salariés essayent-ils de lutter pour des augmentations de salaires ? Ailleurs, ce serait quelque chose de normal. Cela arrive de plus en plus. Dans la zone de Shenzen, il y a pratiquement des grèves tous les jours. Ce sont des grèves pour réduire la durée du travail, augmenter les salaires, améliorer les conditions de travail. C’est dans la nature même de la classe ouvrière, ils s’éveilleront eux-mêmes, que le China Bulletin soit là ou pas. Nous pouvons seulement aider à accélérer cette prise de confiance collective et faire ne sorte qu’ils évitent des combats désespérés qu’ils ne peuvent que perdre.

Quel est l’âge de ceux qui vous contactent ?

Il y a des jeunes et des plus âgés. Cela dépend où ils travaillent. Dans les anciennes entreprises d’Etat privatisées, on trouve principalement des personnes autour de 40 à 50 ans qui ne sont pas encore à la retraite. Elles ont encore besoin de leur emploi et sont prêtes à se battre, mais elles ne savent pas comment faire. Pour l’instant, nous nous concentrons sur les entreprises étrangères, particulièrement dans les régions du Shenzhen et du Guandong sur des cas de maladies professionnelles.

En ce qui concerne les luttes sur les salaires, il s’agit d’une lutte pour défendre des conditions de vie normales, mais, lorsqu’il s’agit de maladies professionnelles, il s’agit d’une lutte pour obtenir des choses que l’on peut considérer comme absolument minimales. C’est pour cela que, pour ces cas, lorsque nous demandons des comptes aux autorités locales, nous obtenons le soutien et la sympathie de journalistes, d’avocats, de juristes et même parfois de responsables gouvernementaux d’autres secteurs que les secteurs concernés.

C’est à partir de la défense de cas comme ceux-ci que nous pouvons donner des explications sur tout le reste - la liberté d’association, la négociation collective, le respect des droits de l’homme fondamentaux – en termes concrets. En agissant dans le respect des lois en vigueur, personne ne peut s’opposer à ces salariés. Si nous pouvons continuer dans ce sens, nous finirons par devenir invincibles.

Votre stratégie mise tout sur des actions juridiques de caractère défensif afin que les salariés prennent confiance en eux-mêmes. Mais le citoyen chinois, ouvrier, paysan, avec ou sans emploi, n’est-il pas tout autant motivé par les questions de justice sociale ?

On assiste à la croissance massive d’inégalités économiques, de saisies de terres agricoles, d’enrichissement colossal de responsables politiques, d’hommes d’affaires et de jeunes cadres arrivistes. Comment peut-on imaginer de façon réaliste que la colère que cela entraîne ne conduira pas à des explosions populaires, débordant et remettant en cause le cadre légal hautement répressif du pays ? Allons-nous dire aux révoltés qu’ils doivent rester calmes et respecter le statu quo, alors qu’ils débordent d’indignation ?

Il est exact que le citoyen chinois ordinaire se sent concerné autant par la justice sociale que par le respect de la légalité. Mais notre approche ne signifie pas que l’un doive exclure l’autre. Dans l’histoire moderne de la Chine, les tentatives de résoudre les problèmes sociaux par des luttes sociales se produisent périodiquement de façon cyclique. Cela s’est produit dans le passé et continue de façon importante aujourd’hui. Je veux dire qu’il n’y a pas besoin de faire pression pour que ces mobilisations se déclenchent. Elles se produisent en permanence et spontanément. Ce que nous pouvons apporter avec le China Labour Bulletin, c’est de proposer une autre façon de penser, qui diffère de la tradition des soulèvements, de la lutte armée et des révolutions. Notre approche est de proposer davantage d’options au citoyen ordinaire quand apparaît un problème social explosif.

Avez-vous davantage confiance dans des rassemblements regroupant des milliers de personnes dans les rues, ou dans la recherche d’une aide juridique auprès d’un avocat ?

 La plupart des Chinois croient davantage à la première méthode qu’à la deuxième. Cela n’est pas uniquement lié à notre histoire moderne. C’est beaucoup plus parce que c’est au coeur même de la réalité d’aujourd’hui, ou même de demain. C’est la raison pour laquelle nous devons y travailler.

Ce dont la Chine a manqué historiquement, c’est d’un système juridique équitable et d’un État de droit. Les tentatives pour les créer n’ont pour l’instant jamais abouti. C’est ce que nous essayons de faire : résoudre les problèmes sociaux actuels dans le cadre du système juridique en place. Dans un certain sens, on peut parler d’un projet culturel. Il s’agit d’encourager les gens à croire en des négociations pacifiques. Ce type de confiance est nécessaire à un développement plus sain du pays dans le futur.

Lorsque l’on parle de « développement durable », cela doit également signifier une société où le gouvernement est limité par la loi et où il ne peut abuser de son pouvoir sans impunité. Simultanément, les citoyens doivent apprendre l’art de négocier pour leur propre compte et se servir du levier juridique pour faire valoir leurs droits. Il s’agit là de moyens qui ne font pas partie de la « vieille » conception de la révolution sociale dans la Chine moderne.

Tout cela n’est malheureusement pas encore enraciné dans la Chine contemporaine et nous devons essayer de le développer même si cela peut paraître impossible. Bien sûr, je ne critiquerai jamais ni n’essayerai jamais de dissuader les gens qui manifestent dans la rue pour protester contre l’injustice sociale. Je n’ai aucune objection aux mouvements de masse et aucune obligation de défendre la version du Parti communiste chinois de la « stabilité sociale ».

Néanmoins, je n’encouragerais pas pour autant les gens à manifester dans la rue. À chaque fois que cela est possible, j’essaye de signaler d’autres possibilités de lutte.

1. New Left Review n°34, www.newleftreview.org/?page=article&view=2571

2. Voir l’article concernant Cai Chongguo dans ce numéro 3 de Solidaires International.

3 www.china-labour.org.hk

4. Le Tibet et le Xinjiang sont des régions autonomes très contrôlées par le pouvoir central chinois. Toute forme d’expression identitaire (Ouïghours) et/ou religieuse (Tibétains) y est sévèrement réprimée.

5. Concernant l’« affaire » de Liaoyang voir Jean-Louis Rocca, La condition chinoise (2006) - pp 206-212. Voir aussi http://iso.china-labour.org.hk/en/node/2950